Pendant ce temps-là, le gouverneur Denny donna son assentiment à une loi qui établissoit un impôt, sans faire aucune distinction en faveur des biens de la famille Penn. Alarmée de cette nouvelle et des démarches de Franklin, cette famille employa tout son crédit pour empêcher que la sanction royale ne fût donnée à la nouvelle loi. Ils la représentèrent comme une loi excessivement injuste, qui leur feroit bientôt supporter tous les frais du gouvernement, et auroit les conséquences les plus funestes pour eux et pour leur postérité.

Cette cause fut amplement discutée devant le conseil privé. Les héritiers Penn y trouvèrent plusieurs zélés défenseurs; mais il y eut aussi des membres du conseil, qui soutinrent, avec chaleur, la cause du peuple. Après d'assez longs débats, on proposa que Franklin promît solemnellement que la répartition de l'impôt seroit telle que les biens des Penn ne paieroient pas au-delà de ce qu'ils devroient proportionnément aux autres. Franklin n'hésita point à le promettre. La famille Penn cessa de s'opposer à la sanction de la loi; et la tranquillité fut rendue à la Pensylvanie.

La manière dont se termina ce différend, montre clairement la haute opinion qu'avoient de l'honneur et de l'intégrité de Franklin, ceux mêmes qui le considéroient comme opposé à leurs vues. Certes, cette opinion n'étoit point mal fondée. La répartition de l'impôt fut faite d'après les principes de la plus austère équité; et les terres des Penn ne contribuèrent aux dépenses du gouvernement que proportionnément à leur valeur.

Après la conclusion de cette importante affaire, Franklin demeura à la cour de Londres, en qualité d'agent de la province de Pensylvanie. La profonde connoissance qu'il avoit de la situation des colonies, et son zèle constant pour leurs intérêts, le firent nommer aussi agent des provinces de Massachusett, de Maryland et de Georgie. Sa conduite dans cette place, le rendit encore plus cher à ses compatriotes.

Il eut alors occasion de cultiver la société des amis, que son mérite lui avoit procuré pendant qu'il étoit encore éloigné d'eux. L'estime, qu'ils avoient conçue pour lui, s'accrut, quand ils le connurent personnellement. Ceux, qui avoient combattu les avantages de ses découvertes en physique, se turent insensiblement, et les récompenses littéraires lui furent prodiguées.

La Société royale de Londres, qui s'étoit d'abord refusée à insérer dans ses transactions, les écrits de l'électricien de Philadelphie, pensa bientôt qu'elle se feroit un honneur de l'admettre au nombre de ses membres. D'autres compagnies savantes désirèrent également d'inscrire son nom parmi ceux qui les illustroient. L'université de Saint-André, en Écosse, lui conféra le titre de docteur ès loix; et cet exemple fut suivi par les universités d'Edimbourg et d'Oxford. Les premiers philosophes de l'Europe ambitionnèrent d'entrer en correspondance avec lui. Les lettres qu'il leur écrivit, contiennent des idées savantes et profondes, exprimées de la manière la plus simple et la plus naturelle.

Les Français possédoient alors le Canada, où ils avoient, les premiers, fait des établissemens. Le commerce que cette colonie les mettoit à même de faire avec les Sauvages, étoit extrêmement lucratif. Ils avoient trouvé là, un débouché considérable pour les produits de leurs manufactures, et ils recevoient en échange une grande quantité de belles fourrures, qu'ils vendoient chèrement en Europe. Mais si la possession du Canada étoit très-avantageuse à la France, les habitans des colonies anglaises souffroient beaucoup de ce qu'il lui appartenoit. Les Sauvages étoient en général jaloux de cultiver l'amitié des Français, qui leur fournissoient abondamment des armes et des munitions. Quand la guerre avoit lieu entre l'Angleterre et la France, les Sauvages s'empressoient de ravager les frontières des colonies anglaises. Bien plus: ils commettoient de pareils excès, lors même que la France et l'Angleterre étoient en paix.

D'après ces considérations, il n'étoit pas douteux que l'Angleterre ne fût intéressée à acquérir le Canada. Mais l'importance de cette acquisition n'étoit pas très-bien sentie à Londres. Franklin publia alors un pamphlet, dans lequel il démontra, avec la plus grande force, les avantages qui résulteroient de la conquête du Canada.

On traça aussitôt le plan d'une expédition, à la tête de laquelle fut mis le général Wolfe. Le succès en est connu. Par le traité de paix signé en 1762, la France abandonna le Canada à la Grande-Bretagne; et par la cession, qu'elle fit peu après, de la Louisiane, elle perdit toutes ses possessions dans le continent d'Amérique.

Quoique Franklin fût alors très-occupé de politique, il trouvoit le moyen de cultiver les sciences. Il étendit ses recherches sur l'électricité, et fit un très-grand nombre de nouvelles expériences, particulièrement sur le tourmalin. Il n'y avoit encore que très-peu de temps qu'on avoit découvert la singulière propriété qu'a cette pierre de s'électriser positivement, d'un côté, et négativement de l'autre, sans friction, et par la seule action de la chaleur.