B. Franklin
LETTRE
AU DOCTEUR MATHER,
DE BOSTON.
À Passy, le 12 mai 1784.
Révérend Docteur,
J'ai reçu votre lettre amicale, et votre excellent avis aux habitans des États-Unis. J'ai lu cet avis avec plaisir, et j'espère qu'il aura le succès qu'il mérite. Quoique de pareils écrits soient regardés avec indifférence par beaucoup de gens, il suffit qu'ils fassent une forte impression sur la centième partie des lecteurs, pour que l'effet en soit très-considérable.
Permettez-moi de vous citer un petit exemple, qui, quoiqu'il me concerne, ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous. Lorsque j'étois encore enfant, il me tomba sous la main un livre intitulé: Essais sur la Manière de faire le bien, ouvrage qui, je crois, étoit de votre père. Le premier possesseur en avoit fait si peu de cas, qu'il y en avoit plusieurs feuillets déchirés. Mais le reste me frappa tellement, que durant toute ma vie, il a influé sur ma conduite. C'est pour cela que j'ai toujours fait beaucoup plus de cas du renom d'homme bienfaisant, que de toute autre espèce de réputation; et si, comme vous paroissez le croire, j'ai été un citoyen utile, le public en doit l'avantage au livre dont je viens de parler.
Vous dites que vous êtes dans votre soixante-dix-huitième année. Je suis dans ma soixante-dix-neuvième. Nous sommes l'un et l'autre devenus vieux. Il y a plus de soixante ans que j'ai quitté Boston: mais je me souviens très-bien de votre père et de votre grand-père. Je les ai entendu prêcher, et je les ai vus chez eux.