La dernière fois que j'ai vu votre père, c'étoit en 1724, lorsque je lui rendis visite après mon premier voyage en Pensylvanie. Il me reçut dans sa bibliothèque; et quand je pris congé de lui, il m'indiqua un chemin plus court que celui par où j'étois entré. C'étoit un passage étroit, traversé par une poutre peu élevée. Il conversoit avec moi en m'accompagnant, et je me tournois de temps en temps vers lui. Tout-à-coup, il me dit: Baissez-vous! baissez-vous! mais je ne le compris pas bien, et ma tête heurta contre la poutre.

Votre père étoit un homme qui ne laissoit jamais échapper l'occasion de donner de bons conseils. Aussi, quand ma tête eut heurté contre la porte, il me dit:—«Vous êtes jeune, et vous allez parcourir le monde. Sachez vous baisser à propos, et vous éviterez beaucoup de mal».—Cet avis resta au fond de mon cœur, et m'a été souvent utile. Je me le suis rappelé, toutes les fois que j'ai vu l'orgueil humilié, et le malheur des gens qui avoient voulu porter la tête trop haute.

Je désire beaucoup de revoir la ville où je suis né. J'ai quelquefois espéré d'y finir mes jours.—Je la quittai, pour la première fois, en 1723. J'y suis retourné en 1733, 1743, 1753 et 1763.—En 1773, j'étois en Angleterre. En 1775, je passai à la vue de mon pays, mais je ne pus pas y aborder, parce qu'il étoit au pouvoir de l'ennemi. Je voulois y aller en 1783: mais il ne me fut pas possible d'obtenir ma démission, et de quitter le poste que j'occupe ici. Je crains même de n'avoir jamais ce bonheur. Mes vœux les plus ardens sont cependant pour ma ville natale: esto perpetua! Elle possède maintenant une excellente constitution. Puisse-t-elle la conserver à jamais!

Le puissant empire, au milieu duquel je réside, continue d'être l'ami des États-Unis. Son amitié est pour eux de la plus grande importance, et doit être cultivée avec soin. La Grande-Bretagne n'est pas encore consolée d'avoir perdu le pouvoir qu'elle exerçoit sur nous; et elle se flatte encore par fois de l'espérance de le recouvrer. Des évènemens peuvent accroître cette espérance, et occasionner des tentatives dangereuses. Une rupture entre la France et nous, enhardiroit infailliblement les Anglais à nous attaquer; et cependant nous avons parmi nos compatriotes, quelques animaux sauvages qui s'efforcent d'affoiblir les liens qui nous attachent à la France.

Conservons notre réputation, en étant fidèles à nos engagemens; notre crédit, en payant nos dettes; et nos amis, en montrant de la sensibilité et de la reconnoissance. Nous ne savons pas si nous n'aurons pas bientôt besoin de tout cela.

Agréez, révérend docteur, ma sincère estime.

B. Franklin.

LE SIFFLET,

HISTOIRE VÉRITABLE,