Ce fut dès le milieu du deuxième siècle de l'ère chrétienne que l'hellénisme commença à se répandre dans le monde araméen, porté par le christianisme et la gnose. Vers ce moment-là fut faite de l'hébreu en syriaque la version des Écritures dite Pechito, qui témoigne de la connaissance de la version grecque des Septante [17]. Dans le même temps les Marcionites et les Valentiniens comptaient des adeptes à Édesse [18]. Bardesane, peu après, fondait, dans cette ville, la littérature syriaque et instituait une secte qui, malgré des doutes récemment soulevés [19], ne peut guère être rattachée qu'au gnosticisme. Au commencement du troisième siècle, un évêque d'Édesse se fit imposer les mains par l'évêque d'Antioche et affilia, par cet acte, l'Église syrienne à l'Église hellénique [20]. Un lien officiel fut dès lors établi entre l'aramaïsme et l'hellénisme.
[Note 17: ][ (retour) ] Rubens Duval, Histoire d'Édesse, Journal Asiatique, 1891, t. II, p. 262.
[Note 18: ][ (retour) ] Rubens Duval, op. laud., p. 267.
[Note 19: ][ (retour) ] M. F. Nau, dans différentes publications et notamment dans une note intitulée Bardesane l'Astrologue (Journal Asiatique, 1899, t. II, pages 12 à 19), a soutenu que Bardesane n'avait jamais versé dans le gnosticisme et que tout au plus était-il tombé dans les erreurs des astrologues. Cette opinion, outre qu'elle conduit à accuser saint Ephrem d'ignorance et presque de mauvaise foi, rendrait difficilement explicable la tradition ancienne et tenace qui range Bardesane parmi les dualistes ou les gnostiques, à côté de Manès et de Marcion, et plus difficilement explicable encore l'existence d'une secte dite des Bardesanites qui fut connue durant tout le haut moyen âge oriental (V. Maçoudi, le Livre de l'avertissement, p. 188; Chahrastani, éd. Cureton, p. 194). Il est à noter que la science des Chaldéens dans laquelle on rapporte que Bardesane excellait, ne devait pas être simplement l'astrologie mais devait comprendre une partie philosophique (cf. Brandt, Die Mandäische religion au chapitre Die Chaldäische philosophie, p. 182 et suiv.); en outre il est invraisemblable qu'on ait pu confondre un grand philosophe, chef d'une importante école, avec un vulgaire astrologue. M. F. Nau a récemment publié de Bardesane un texte, Le livre des lois des pays (Paris, Leroux, 1899), qui évidemment ne suffit pas à trancher la question.
[Note 20: ][ (retour) ] Rubens Duval, op. laud., p. 273.
La ville d'Édesse en Osrhoène, située dans la boucle la plus occidentale de l'Euphrate, à l'Ouest de la Mésopotamie, demeura pendant une assez longue période le centre de la culture araméenne. Une école fameuse s'y forma, dont le docteur saint Ephrem (mort en 373 du Christ) fut une des lumières. A cette école se pressèrent des étudiants chrétiens venus des divers points de la Mésopotamie et des provinces de la Perse en proie aux persécutions des Mages. On s'y livra aux études grecques considérées comme branche de la théologie, et on commença à y faire des traductions.
Cette école, dite école des Perses, se laissa ensuite envahir par le Nestorianisme, et l'empereur Zénon la ferma en 489. Les maîtres et les disciples restés attachés à l'hérésie de Nestorius s'exilèrent; ils se réunirent sur d'autres points, notamment à Nisibe en territoire persan [21].--A Djondisâbour, dans la province perse de Khouzistan, le roi Khosroës Anochirwan fonda, vers l'an 530 du Christ, une académie de philosophie et de médecine qui subsista jusqu'au temps des Abbasides [22].--Ibas, qui avait été évêque d'Édesse, avait professé dans l'école et avait contribué à y répandre l'hérésie nestorienne. Le travail de traduction reçut de ce personnage une vive impulsion. C'est à lui et à ses disciples que les Syriens durent les premières versions d'après le grec des œuvres de Diodore de Tarse et de Théodore de Mopsueste [23]. A cette occasion, on traduisit aussi divers écrits d'Aristote. Ibas en interpréta lui-même quelques-uns. Un certain Probus traduisit et commenta les Herméneia et peut-être aussi d'autres parties de l'Organon. Nous retrouverons plus loin d'illustres traducteurs syriens de la croyance nestorienne à l'époque même des Arabes.
[Note 21: ][ (retour) ] Rubens Duval, op. laud., p. 432.
[Note 22: ][ (retour) ] Schulze, Disputatio de Gundisapora. Commentaria soc. scient. Petropolis, vol. XII.
[Note 23: ][ (retour) ] V. sur Ibas et sur les savants syriens monophysites dont nous parlons ci-après, l'excellent livre de Rubens Duval: La littérature syriaque, dans la collection des Anciennes Littératures chrétiennes, Paris, Lecoffre, 1899. Une deuxième édition est sous presse.--Cf. la thèse latine de Renan, De philosophia peripatetica apud Syros, Paris, 1852.