La ruine d'Édesse comme capitale scientifique n'interrompit pas l'étude des lettres grecques chez les Syriens appartenant à la secte monophysite; mais cette étude eut dès lors pour centre les couvents. Philoxène de Mabboug qui fut patriarche monophysite d'Antioche est l'un de ceux qui avaient sollicité de l'empereur la destruction de l'école des Perses. Il était philosophe en même temps que théologien, et c'est dans ses écrits, dit-on, qu'il faudrait chercher les premiers essais de la scolastique [24]. Un autre monophysite renommé comme dialecticien fut Siméon, évêque de Beit-Archam. Il vécut au commencement du sixième siècle et il fut appelé le Sophiste perse.

[Note 24: ][ (retour) ] Une mine d'une merveilleuse richesse pour l'histoire des origines de la scolastique sera ouverte par la publication de la patrologie syriaque que prépare Mgr R. Graffin. Un seul volume de cette importante publication est encore paru. Il comprend une réédition des homélies d'Aphraste, avec traduction latine et introduction par Dom Parisot. Patrologia syriaca, I, Paris, Didot, 1894.

Mais le plus intéressant personnage de cette secte au point de vue qui nous occupe, est le savant Sergius de Rechaïna (arabe Rasaïn). Son œuvre se compose presque entièrement de traductions de livres grecs. Prêtre, érudit, littérateur et médecin, Sergius de Rasaïn n'eut pas le caractère à la hauteur de son talent. On lui reproche la corruption de ses mœurs; sa conduite politique paraît flottante et compliquée d'intrigues. Quoique monophysite, il fut l'ami de Théodore de Merv, évêque Nestorien, et il accomplit une mission diplomatique auprès du pape Agapet, de la part du patriarche orthodoxe d'Antioche. Il amena le pape à Constantinople, où il mourut presque en même temps que lui, en l'an 536. Il avait appris le grec à Alexandrie. Sergius de Rechaïna était éloquent, grand philologue et le premier du corps des médecins. Ses traductions, faites du grec en syriaque, portèrent sur des livres de philosophie et de médecine. Il traduisit une partie des œuvres de Galien. On a de lui une traduction des Catégories d'Aristote, de l'Isagoge de Porphyre, du traité du Monde qui fut attribué à Aristote, d'un traité de l'Ame entièrement différent du traité de même titre dû à Aristote. Sergius dédia à son ami Théodore de Merv, versé ainsi que lui dans la philosophie péripatéticienne, un traité original sur la Logique. Il écrivit sur la Négation et l'affirmation, sur le Genre, l'espèce et l'individu, sur les Causes de l'univers, selon les principes d'Aristote. Les Syriens et les Arabes louèrent à l'envi ses qualités de traducteur, avec raison selon un érudit moderne, M. Victor Ryssel. Pour ce savant la traduction du traité du Monde par Sergius doit être considérée comme le chef-d'œuvre de l'art du traducteur, et il paraît par la comparaison avec les textes grecs de cet ouvrage, que Sergius ne se servit pas d'un seul manuscrit, mais de plusieurs dont il sut faire un examen critique [25].

Vers la fin du sixième siècle, Paul le Perse brilla dans la philosophie. Il composa, dit Bar Hebræus, une admirable Introduction à la logique qu'il adressa au roi de Perse Khosroës Anochirwan [26]. Au commencement du septième siècle, l'enseignement du grec fut florissant dans le couvent de Kennesré, sur la rive gauche de l'Euphrate. L'évêque Sévère Sebokt, vers 640, y commenta les Premiers Analytiques d'Aristote et les Herméneia. L'œuvre de Sévère Sebokt fut poursuivie par ses disciples Athanase de Balad (mort en 687 ou 688) et le grand encyclopédiste syrien Jacques d'Édesse (mort en 708). Après eux encore, George évêque de Koufah pour les Arabes monophysites traduisit l'Organon d'Aristote. Mais nous sommes parvenus au temps de la conquête arabe, avec laquelle la littérature syriaque décline.

[Note 25: ][ (retour) ] V. sur Sergius de Rechaïna Bar Hebræus, Chronique ecclésiastique, éd. Abbeloos et Lamy, Louvain, 1872, t. I, col. 206.--Sur les traductions syriaques antérieures à l'époque mahométane, on consultera avec fruit l'ouvrage de Sachau, Inedita syriaca, Vienne, 1870.--Hoffmann a consacré une étude spéciale aux versions syriaques des Herméneia: De hermeneuticis apud Syros.--Cf. encore sur Sergius de Rechaïna: Land, Anecdota syriaca, III, 289; Baumstark, Lucubrationes syro-græcæ, p. 358.

[Note 26: ][ (retour) ] Renan, Journal Asiatique, 1852, t. I, p. 312.

Ainsi pendant cinq siècles les Syriens s'étaient tenus au contact de la science grecque, s'étaient assimilé sa tradition, en avaient traduit et interprété les textes, et avaient produit eux-mêmes des œuvres importantes dans le domaine de la philosophie théologique. Les formes de la philosophie scolastique étaient nées entre leurs mains; les arts de la logique avaient fleuri dans leurs écoles. L'esprit, les œuvres et la tradition de l'hellénisme se trouvaient donc transportés déjà, au moment où parut l'islam, dans un monde apparenté au monde arabe. Nous verrons bientôt les savants mahométans s'initier à la culture grecque sous la direction de Syriens Jacobites et Nestoriens.

Avant d'expliquer comment les Arabes reçurent la science principalement des mains des chrétiens, il convient de reprendre la question d'un peu haut, afin de dissiper des impressions inexactes qui pourraient exister dans l'esprit de quelques lecteurs. Durant cette longue période antérieure à l'islam où nous avons vu la branche araméenne de la famille sémitique s'assimiler le christianisme et la culture hellène, l'élément arabe ne constituait pas lui-même un monde absolument fermé. On a souvent noté, à propos de l'histoire des origines musulmanes, que le sud-ouest de l'Arabie, le Yémen, contenait à cette époque des éléments chrétiens et qu'il était en relations avec un royaume chrétien d'Afrique, l'Abyssinie. Un fait plus important et sur lequel on a moins insisté, ce semble, est l'extension de la race arabe vers le nord, antérieurement à l'islam, et la formation de petits royaumes arabes, vassaux des empires de Perse ou de Byzance, le long des frontières de ces empires.

Les empereurs et les Khosroës s'étaient habilement servis de certaines tribus arabes sédentaires pour s'en faire un rempart contre les incursions des Arabes nomades ou Bédouins. Maçoudi rapporte [27] que les Arabes de la famille de Tanoukh vinrent les premiers en Syrie, qu'ils s'y allièrent aux Grecs après avoir embrassé le christianisme et que l'empereur les investit de l'autorité sur tous les Arabes sédentaires domiciliés en Syrie. La famille de Salîkh succéda à celle de Tanoukh et devint chrétienne aussi; elle fut à son tour supplantée par la dynastie de Gassân qui continua à gouverner les Arabes par délégation des Roumis. Les rois de Gassân résidaient à Yarmouk et en d'autres localités entre la Goutah (la plaine) de Damas et les places frontières dépendant de cette ville. Ce royaume sombra au moment de la conquête musulmane et une grande partie des Arabes de Syrie embrassa l'islamisme.

[Note 27: ][ (retour) ] Maçoudi, les Prairies d'or, t. III, p. 215 à 220, et le Livre de l'Avertissement, p. 251.