Le royaume de Hîra était un important royaume arabe dont les princes étaient vassaux des rois de Perse. Hîra était situé au sud de Babylone et à l'ouest de l'Euphrate, non loin de l'emplacement où, dans les premières années de l'hégire, les Musulmans fondèrent Koufah. Des Arabes étaient venus de bonne heure s'établir dans ces régions. Le royaume de Hîra eut, avant l'islam, une assez longue histoire, dans laquelle l'élément chrétien joue un rôle important [28]. Un roi de Hîra, nommé Amr fils de Moundir, qui régna jusqu'en 568 ou 569, avait une mère chrétienne, probablement une captive prise à la guerre, qui fonda un couvent à Hîra sous le règne de Khosroës Anochirwan. On peut inférer d'une inscription qui fut placée dans cette église que ce prince aussi se fit chrétien [29]. Peu après ce temps-là on comptait un petit nombre de familles chrétiennes de haut rang dans la ville. Elles appartenaient à la secte de Nestorius, et elles prenaient le nom d'Ibadites signifiant serviteurs de Dieu [30], pour se distinguer des païens. Un interprète du nom de Adi l'Ibadite, de la tribu arabe de Témîm, se fit alors particulièrement remarquer [31]. Cet Adi accomplit le métier d'interprète auprès de Kesra Eperwiz pour qui il traduisait l'arabe en persan. Il était en outre poète, orateur, diplomate, un modèle achevé de la culture, tant physique que morale, des Perses et des Arabes. Il devait aussi savoir le syriaque qui était alors la langue des Arabes chrétiens. Adi fut chargé de l'éducation de Noman fils de Moundir, que, grâce à l'influence dont il jouissait auprès du roi de Perse, il fit monter sur le trône de Hîra. Il est probable que, en raison de cette même influence, Noman fit accession au christianisme; il n'en continua pas moins à vivre dans la polygamie, selon les mœurs païennes, et il se laissa induire en de longues intrigues au terme desquelles il mit à mort son éducateur Adi. Le fils de ce dernier, qui avait hérité de l'intelligence de son père et de son crédit auprès des rois de Perse, décida Eperwiz à tirer vengeance de ce meurtre [32]. Noman vaincu fut mis à mort, apparemment en 602.
[Note 28: ][ (retour) ] Le grand historien Tabari s'est longuement occupé de l'histoire du royaume de Hîra. V. Nœldeke, Geschichte der Perser und Araber zur Zeit der Sasaniden, aus der arabischen Chronik des Tabari übersetzt. Leyde, 1879.
[Note 29: ][ (retour) ] Nœldeke, op. laud., p. 172, n. 1.
[Note 30: ][ (retour) ] Nœldeke, op. laud., p. 24, n. 4. Abou'l-Faradj, Histoire des dynasties, éd. Salhani, à propos de Honéïn ibn Ishâk, donne une interprétation de ce nom, p. 250. Cf. notre note à Maçoudi, Livre de l'Avertissement, p. 205, n. 1, et les Prairies d'or, II, 328.--Quelques auteurs préfèrent lire Abadites, d'après Ibn Abi Oseibia, Classes des Médecins, éd. Müller, I, 184. V. encore sur ce nom Ibn Khallikan, Biographical Dictionary, trad. Mac Guckin de Slane, I, 188; Dr. Gustav Rothstein, Die Dynastie der Lahmiden in al-Hîra, Berlin, 1899, p. 19.
[Note 31: ][ (retour) ] Nœldeke, Geschichte der Perser und Araber, p. 312 et suiv.--Un très célèbre recueil arabe, le Kitâb el-Agâni ou Livre des Chansons (édition de Boulaq, t. II, p. 18 et suiv.), a consacré à Adi fils de Zéïd une notice qui a été traduite par Caussin de Perceval, novembre 1838. Cf. Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes avant l'islamisme, t. II, p. 135 et suiv.
[Note 32: ][ (retour) ] On trouve le récit de cette vengeance dans Maçoudi, les Prairies d'or, t. III, p. 205.
Peu d'années après ces faits et une dizaine d'années avant l'hégire, eut lieu la bataille de Dou Kâr dans laquelle les Perses alliés aux Arabes de la tribu chrétienne de Taglib furent vaincus par les Arabes de la tribu de Bekr [33]. Le royaume de Hîra fut détruit, et ce boulevard étant tombé, la Perse se trouva sans rempart contre les Arabes musulmans. Hîra fut saccagée l'année de la fondation de Koufah (15 ou 17 de l'hégire) et disparut tout à fait sous Motadid. «Cette ville, ajoute Maçoudi, renfermait plusieurs monastères; mais quand elle tomba en ruines, les moines émigrèrent dans d'autres contrées. Aujourd'hui elle n'est plus qu'un désert dont la chouette et le hibou sont les seuls hôtes [34].»
[Note 33: ][ (retour) ] Maçoudi, le Livre de l'Avertissement, p. 318.
[Note 34: ][ (retour) ] Maçoudi, les Prairies d'or, t. III, p. 213.
L'on voit donc que, longtemps avant l'hégire, les Arabes avaient franchi les limites de leur désert. On a coutume de comparer la conquête musulmane à l'action d'une force qui, après avoir longtemps sommeillé au fond des déserts, aurait soudain fait explosion et renversé devant elle un tiers des royaumes de la terre. Cette comparaison est utile si on ne la fait servir qu'à donner une idée vive de la rapidité de cette conquête; mais appliquée à l'histoire intellectuelle, elle est fausse. Il faut au contraire retenir que, au moment où parut l'islam, les Arabes étaient déjà venus au contact de plusieurs empires, et qu'ils avaient abordé cette civilisation chrétienne de qui ils allaient recevoir le dépôt de la science, pour le lui rendre ensuite après l'avoir fait fructifier plusieurs siècles.