Mahomet eut du respect pour les personnages religieux des diverses croyances, et à son exemple Ali accorda des immunités à beaucoup de couvents chrétiens. De plus le Coran reconnut aux Chrétiens et aux Juifs une certaine dignité dans l'ordre de la foi, parce qu'ils étaient possesseurs de livres révélés; il les désigna par le titre de Gens du Livre et il eut pour eux moins de mépris que pour les païens. Ces circonstances étaient favorables à la conservation de la science. Après la prise de Jérusalem en l'an 636, Omar accorda aux Chrétiens une charte ou capitulation, qui servit de modèle à la plupart des règlements relatifs aux tributaires chrétiens, appliqués depuis dans l'islam. Le texte de cette capitulation nous a été transmis avec quelques variantes par plusieurs historiens, notamment par Tabari [35]. Il était permis aux Chrétiens de conserver leurs églises; mais elles devaient être ouvertes aux inspecteurs musulmans et défense était faite d'en bâtir de nouvelles. On ne devait plus sonner les cloches, ni exhiber d'emblèmes religieux en public. Les Chrétiens devaient garder leur costume, ne point porter d'anneaux et se ceindre d'une corde appelée zonnar, comme signe distinctif. Le port des armes et l'usage du cheval leur étaient interdits. Enfin ils étaient soumis à une capitation. Ces dispositions générales pouvaient, suivant le caprice des autorités, être interprétées avec tolérance ou donner lieu au contraire à des vexations pénibles. Mais elles étaient de peu d'importance dans les cas spéciaux où la faveur d'un prince musulman s'attachait directement à la personne de quelque infidèle notable; et comme la science est principalement l'œuvre des individualités, ce sont ces cas spéciaux qui ici nous intéressent le plus.
[Note 35: ][ (retour) ] La grande édition de Tabari, 1re série, t. VIII, p. 2406.--Le P. H. Lammens a étudié d'une manière fort intéressante la situation des chrétiens sous les premiers Khalifes dans son mémoire intitulé le Chantre des Omiades, notes biographiques et littéraires sur le poète arabe chrétien Ahtal, paru dans le Journal Asiatique, 1894. Il y est question de la capitulation d'Omar à la page 112 du tirage à part.
Quatre genres de talents attiraient surtout sur des personnages non musulmans la faveur des khalifes: les talents artistiques, médicaux, administratifs et scientifiques. L'habileté dans les métiers était prisée chez les Chrétiens, parce qu'elle ne se rencontrait pas au même degré chez les Musulmans. Le khalife Omar avait dérogé à une disposition du prophète, en tolérant en Arabie la présence d'un chrétien, Abou Loulouah, artisan fort habile dans divers métiers. Ce favori devint son meurtrier. La poésie et la musique étaient des arts vivement goûtés par les Arabes, avant le temps de Mahomet. La prédication du Coran ne leur avait pas été très favorable; mais les khalifes Omeyades, princes un peu sceptiques pour la plupart et amateurs de plaisirs, leur avaient rendu leur faveur. Leur poète préféré fut un chrétien Ahtal, l'un des plus grands poètes arabes, contemporain d'Abd el-Mélik fils de Merwân; il appartenait par son père à la tribu chrétienne de Taglib établie à Koufah et dans l'Aderbaïdjan, et par sa mère à la tribu chrétienne d'Iyâd qui s'était installée de bonne heure en Mésopotamie [36]. Ahtal paraissait fièrement à la cour du khalife, portant à son cou une croix d'or. A cette époque on se divertissait à Koufah en buvant le vin malgré les prohibitions du prophète, et en écoutant les chansons. Le frère d'Abd el-Mélik y faisait venir de la ville voisine, de Hîra, le musicien chrétien Honéïn, et il s'enfermait avec lui au fond de ses appartements, entouré de ses familiers, le front couronné de fleurs [37].
[Note 36: ][ (retour) ] Lammens, op. laud., pages 6 et 7.
[Note 37: ][ (retour) ] Lammens, op. laud., p. 165.
Les médecins à qui les premiers khalifes se confièrent furent ordinairement des Syriens ou des Juifs. Les Musulmans n'avaient pas eu le temps encore d'apprendre la médecine. Auprès de l'Omeyade Merwân fils d'el-Hakem, nous trouvons un médecin juif de langue syriaque, Mâserdjaweïh, qui traduisit le traité du prêtre Aaron [38]. Cet Aaron était un médecin alexandrin du temps d'Héraclius dont le livre fut fort répandu chez les Syriens. Auprès d'el-Heddjâdj, le terrible général d'Abd el-Mélik fils de Merwân, nous voyons deux médecins de noms grecs Tayaduk et Théodon qui laissèrent une école [39]. Un peu plus tard, Haroun er-Réchîd faisait réveiller par un médecin indien, son cousin Ibrâhim tombé en léthargie, tandis qu'un médecin chrétien de langue syriaque, Yohanna ibn Mâsaweïh, traduisait pour lui en arabe les livres de médecine antique [40]. Cet Ibn Mâsaweïh assistait avec un autre chrétien Bokhtiéchou le khalife Mamoun mourant [41].
[Note 38: ][ (retour) ] Abou'l-Faradj (Bar Hebræus), Histoire des Dynasties, pages 192 et 157.
[Note 39: ][ (retour) ] Abou'l-Faradj, op. laud., 194.
[Note 40: ][ (retour) ] Abou'l-Faradj, op. laud., p. 227.
[Note 41: ][ (retour) ] Maçoudi, les Prairies d'or, t. VII, p. 98.--Nous n'avons pas en principe à nous occuper dans ce livre de l'histoire des médecins. Mais comme la science, à l'époque dont nous traitons, affectait souvent le caractère encyclopédique, et que plusieurs des philosophes dont nous avons à parler ont été médecins, il est juste que nous mentionnions ici les deux principaux ouvrages relatifs aux médecins arabes: Les Classes des médecins, par Ibn abi Oseïbia, éd. Müller, Königsberg, 1884, et la Geschichte der arabischen Aerzte und Naturforscher, Göttingue, 1840.