Dans l'ordre de l'administration, les chrétiens rendirent aux Musulmans d'éminents services; et sans eux l'empire des khalifes n'aurait pas pu s'organiser. Les conquérants mahométans, ne trouvant dans leur propre race que les souvenirs et les exemples de la vie de clan, n'avaient aucune connaissance des pratiques administratives. Ils furent contraints de donner beaucoup de place à des chrétiens. Moâwiah, qui était moins ferme croyant que rusé politique, laissa, dans la plupart des provinces qu'il conquit, les employés chrétiens en place et se contenta de changer les garnisons. Il fut imité par ses successeurs Omeyades. Nous voyons un certain Athanase, notable chrétien d'Édesse, être en grande faveur auprès d'Abd el-Mélik fils de Merwân, à cause de ses capacités d'homme d'affaires [42]. Wélîd fils d'Abd el-Mélik dut défendre aux scribes, dont beaucoup étaient chrétiens, de tenir leurs registres en grec, et il leur enjoignit de les tenir en arabe [43]. Un chrétien qui occupa des emplois très élevés auprès des Musulmans fut Sergius Mansour ou Serdjoun le Roumi, dont Maçoudi nous apprend qu'il servit de secrétaire à quatre khalifes [44]. Ce Sergius eut pour fils un homme qui le dépassa en renommée, qui devint l'un des derniers Pères grecs et l'un des premiers scolastiques: saint Jean Damascène.

[Note 42: ][ (retour) ] Lammens, op. laud., p. 122, d'après Rubens Duval, Histoire d'Edesse.

[Note 43: ][ (retour) ] Abou'l-Faradj, Histoire des Dynasties, p. 195.

[Note 44: ][ (retour) ] Maçoudi, le Livre de l'Avertissement, V. l'Index. Les Khalifes dont il s'agit sont: Moawiâh, Yézid son fils, Moawiâh fils de Yézid et Abd el-Mélik fils de Merwân.

Enfin la science et la philosophie furent pour leurs adeptes un titre à la faveur des princes Mahométans; et c'est par les cours que, en définitive, elles entrèrent dans l'islam. C'est au khalife Abou Djafar el-Mansour que revient l'honneur d'avoir inauguré la grande époque des études arabes et d'avoir orné l'empire mahométan de l'éclat de la science. Mansour donna l'ordre de traduire en arabe beaucoup d'ouvrages de littérature étrangère comme le livre de Kalilah et Dimnah, le Sindhind, différents traités de logique d'Aristote, l'Almageste de Ptolémée, le livre des Éléments d'Euclide et d'autres ouvrages grecs, byzantins, pehlvis, parsis et syriaques [45]. Le livre de Kalilah et Dimnah fut traduit par Ibn el-Mokaffa qui fut l'un des érudits célèbres de ce temps. On dit qu'il traduisit aussi du pehlvi et du parsi les ouvrages de Manès, de Bardesane et de Marcion [46]. Les Arabes semblent avoir eu à ce moment les yeux tournés surtout vers la Perse et vers l'Inde comme foyers de lumière. Cependant Ibn el-Mokaffa traduisit aussi puis abrégea les Herménia d'Aristote. Ce savant était lui-même d'origine persane. Il vécut à Basrah. S'étant attiré l'inimitié du khalife par ses opinions politiques favorables aux descendants d'Ali, il fut mis à mort [47] en l'an 140.

[Note 45: ][ (retour) ] Maçoudi, les Prairies d'or, VIII, 291.--S. de Sacy a écrit une étude sur Calila et Dimnah ou fables de Bidpai en arabe, Paris, 1830. V. sur la très intéressante bibliographie de cet ouvrage, V. Chauvin, Bibliographie des ouvrages arabes ou relatifs aux Arabes, II, Liège, 1897.

[Note 46: ][ (retour) ] Maçoudi, les Prairies d'or, VIII, 293. Il est regrettable que ces traductions ne se soient pas mieux conservées; voyez cependant sur le manichéisme d'après les sources arabes la curieuse étude de Flügel, Mani und seine Lehre, 1862.

[Note 47: ][ (retour) ] Brockelmann, Geschichte der arabischen litteratur, I, 151.

En l'an 156 de l'hégire, un Indien se présenta à la cour d'el-Mansour et apporta un livre de calcul et d'astronomie indienne [48]. Ce livre appelé sindhind fut traduit en arabe par l'astronome el-Fazari et fut le point de départ des études astronomiques et arithmétiques des Arabes. Le grand astronome Mohammed fils de Mousa el-Khârizmi s'en inspira plus tard, sous le règne de Mamoun, pour composer des tables astronomiques et des traités où il combina les méthodes indiennes avec celles des Grecs.

Maçoudi raconte encore que de son temps, c'est-à-dire antérieurement à l'époque d'Avicenne, un livre connu sous le nom de Mille et une Nuits et venant de Perse, était répandu dans le public. C'était un recueil de contes qui n'était pas identique à celui que nous possédons sous ce nom [49].