[Note 61: ][ (retour) ] Brandt, op. laud., p. 221.

L'autre secte qui reçut le nom de Sabéens et qui avait son siège principal à Harrân, était une secte païenne adoratrice des astres. On raconte [62] que le khalife Mamoun étant parti, en l'an 215, en expédition contre l'empire grec, passa par Harrân, et qu'il fut surpris de voir parmi les habitants de cette ville qui vinrent le saluer, des hommes au costume étrange, vêtus de robes étroites et portant les cheveux longs. Le khalife demanda à ces hommes qui ils étaient. Ils répondirent: «Nous sommes Harraniens.--Êtes-vous Chrétiens? insista le khalife,--non;--Juifs?--non;--Mages [63]?--non.--Avez-vous un livre saint ou un prophète?» demanda-t-il enfin.--Ils firent une réponse évasive.--«Vous êtes donc des impies,» s'écria le khalife; et comme ils demandaient à payer la capitation, il leur déclara qu'il ne pourrait supporter leur existence s'ils ne se faisaient musulmans, ou si au moins ils n'embrassaient l'une des religions que le prophète avait indiquées comme tolérables; autrement il les exterminerait jusqu'au dernier. Le khalife avait donné aux Harraniens pour se décider tout le temps qui s'écoulerait jusqu'à son retour. Il mourut en route. Mais la question pouvant être soulevée à tout moment, les Harraniens n'en durent pas moins prendre un parti. Quelques-uns embrassèrent l'islam ou se firent chrétiens. Un assez grand nombre qui étaient attachés à leur religion, hésitèrent longtemps, et ils furent à la fin tirés d'affaire par un docteur mahométan qui habitait Harrân. Il y a, leur dit ce docteur, une religion fort peu connue, que le prophète a tolérée; c'est celle des Sabéens. On ne sait guère ce que c'est que les Sabéens; prenez leur nom. Personne n'y objectera rien et vous vivrez en paix. C'est ainsi qu'au temps des successeurs de Mamoun, on vit apparaître à Harrân et dans d'autres localités, des communautés sabéennes qui y étaient inconnues auparavant et qui étaient sans rapport avec le mandéisme.

[Note 62: ][ (retour) ] Chwolson, op. laud., I, 140 et II, 15.

[Note 63: ][ (retour) ] Les Arabes donnaient le nom de Mages aux sectateurs de la religion de Zoroastre.

Déjà sous Réchîd les Harraniens avaient couru de grands dangers. On prétend qu'on avait trouvé dans leur temple une tête humaine desséchée, ornée de lèvres d'or, qui leur servait à rendre des oracles, et il avait été question de les détruire. Ils avaient fondé à cette occasion un trésor dit des calamités.

La doctrine des Sabéens de Harrân nous est connue par deux principales sources qui sont indépendantes l'une de l'autre: le Fihrist, important recueil arabe sur l'histoire des sciences, composé par en-Nedîm [64], et le livre de Chahrastani déjà familier à nos lecteurs. Le fondement de cette doctrine religieuse est l'adoration des esprits des astres, ayant pour corollaire l'astrologie et la magie. C'est, dit M. de Gœje, la continuation du paganisme babylonien [65]. Il y a lieu de croire cependant que, tout au moins pour les savants, ce paganisme avait été relevé par des idées tirées du néoplatonisme ou de la gnose. Les érudits ne se sont pas mis tout à fait d'accord sur la question de savoir si les Harraniens étaient monothéistes ou réellement païens. Il est fort possible que les moins instruits d'entre eux fussent demeurés polythéistes; quant à la doctrine des Sabéens que nous rapportent les auteurs arabes, elle est clairement ordonnée vers le monothéisme. Les divinités des planètes sont subordonnées à un Dieu suprême, par rapport auquel elles ont à peu près la valeur des Éons des gnostiques. Une prière à la constellation de la Grande Ourse l'invoque au nom de la force qu'a placée en elle le créateur du tout; Jupiter est conjuré «par le maître du haut édifice, des bienfaits et de la grâce, le premier entre tous, le seul éternel». Le Soleil est appelé cause des causes, ce qui ne signifie pas qu'il soit le dieu suprême [66]. Selon en-Nedîm, les Harraniens avaient adopté sur la matière, les éléments, la forme, le temps, l'espace, le mouvement, beaucoup d'idées péripatéticiennes [67]. Ils admettaient que les corps sublunaires étaient composés des quatre éléments ordinaires, tandis que le corps du ciel était fait d'un cinquième élément. L'âme était pour eux une substance exempte des accidents du corps. Dieu était une sorte d'inconnaissable ne possédant pas d'attribut et auquel aucun jugement ni aucun raisonnement ne pouvait s'appliquer. D'après Chahrastani, l'âme qui est commune aux hommes et aux anges, par opposition à l'âme animale, est, pour les Harraniens, une substance incorporelle qui achève le corps et le meut librement [68]. Elle est en acte chez l'ange, en puissance chez l'homme. L'intelligence est une fonction ou forme de cette âme qui perçoit les essences des choses abstraites de la matière. C'en est déjà assez pour prouver que, parmi beaucoup de traditions diverses, les Sabéens avaient recueilli la grande tradition philosophique.

[Note 64: ][ (retour) ] Kitâb al-Fihrist, éd. G. Flügel, 2 vol. Leipzig, 1871-72. En-Nedîm écrivit en 377 de l'hégire.

[Note 65: ][ (retour) ] Mémoire cité plus haut du Congrès des Orientalistes de Leyde, p. 292.

[Note 66: ][ (retour) ] D'après le mémoire de de Gœje, pages 322, 324 et 357.

[Note 67: ][ (retour) ] Chwolson, op. laud., II, 12.