Ces traducteurs dont nous venons de parler étaient chrétiens pour la plupart; mais les Musulmans s'assimilèrent promptement leur science et joignirent leurs efforts aux leurs. Il semble même que, au jugement des Arabes, leurs coreligionnaires dépassèrent bientôt les Chrétiens dans la connaissance et l'interprétation des philosophes anciens, et qu'au-dessus des traducteurs que nous avons cités, il faille placer les deux illustres Musulmans el-Kindi et el-Farabi. Cependant comme ces deux grands hommes ont dû leur gloire moins encore à leur talent comme interprètes qu'à leur génie comme philosophes, nous en parlerons à ce titre dans le chapitre suivant.

Il nous reste à nous occuper d'une catégorie de savants qui n'appartenaient ni à la religion chrétienne, ni à l'islamisme, ni même aux religions de la Perse ou de l'Inde, mais à une secte spéciale, et qui brillèrent d'un vif éclat après l'époque de Mamoun, les Sabéens.

Il n'existe guère de problème plus intrigant et plus irritant dans l'érudition orientale que celui de l'origine de certaines petites sectes ou religions qui survécurent à côté de l'islam, entraînant avec elles des débris de toutes espèces de doctrines et de croyances anciennes, telles que le Mandéisme, le Sabéisme, la religion des Yézidis ou celle des Nosaïris. Le Sabéisme est remarquable entre toutes ces sectes par le haut mérite des hommes qui l'ont illustré, et à cause de l'attachement que ces hommes montrèrent pour lui. On trouve dans ces petites religions une multitude d'éléments dont quelques-uns sont fort antiques, des restes du paganisme chaldéen, des idées néoplatoniciennes et gnostiques, des légendes juives et quelques pratiques datant des origines du christianisme. Mais on n'est pas encore parvenu à donner les formules définitives de ces singuliers mélanges, ni à restituer avec une précision satisfaisante les différentes phases historiques par où ces sectes ont passé. Je suis porté à croire, au reste, que l'influence de ces petites religions, et du sabéisme en particulier, sur l'islam, a été plus considérable qu'on ne le supposerait au premier abord, et plus profonde en tout cas que les auteurs musulmans ne consentent à l'avouer.

On distingue dans la littérature arabe deux sortes de Sabéens: ceux dont il est question dans le Coran et que Mahomet classe parmi les gens du Livre, c'est-à-dire parmi les peuples possédant un livre révélé, à côté des Juifs et des Chrétiens; et ceux qui se distinguèrent dans la science après le temps de Mamoun et dont la résidence principale était Ilarrân en Mésopotamie. Chwolson, dans son gros ouvrage sur les Sabéens et le Sabéisme [56], est parvenu à identifier les Sabéens du Coran avec les Elkesaïtes, secte qui n'était pas tout à fait, comme il l'a cru, identique aux Mandéens, mais qui avait beaucoup de ressemblance avec eux. Les Elkesaïtes avaient été fondés, au commencement du second siècle de notre ère, au sud de la Mésopotamie, dans la région de Wâsit et de Basrah, par un individu du nom d'Elkesaï venu du nord-ouest de la Perse, qui était imbu principalement d'idées Zoroastriennes et qui recommandait des pratiques parsies. Le baptême et les purifications par l'eau furent les rites essentiels des Elkesaïtes et des Mandéens. On dérive le nom de Sabéen de l'araméen sabaa, se laver, et l'on pense que ce nom aurait à peu près le sens d'émerobaptiste. Les Mandéens, qui nous sont plus connus que les Elkesaïtes, eurent des livres saints. Brandt a traduit en allemand une partie de ces textes [57] dont la rédaction doit être placée, selon Nœldeke [58], entre les années 650 et 900 de notre ère, soit précisément à l'époque dont nous nous occupons. La thèse générale de ces écrits est gnostique: une opposition est établie entre le monde de la lumière et le monde des ténèbres; un envoyé du roi de la lumière descend du ciel et s'enfonce dans l'abîme pour détruire la puissance du prince des ténèbres.

[Note 56: ][ (retour) ] Die Ssabier und der Ssabismus, von Dr. D. Chwolson, 2 vol. Saint-Pétersburg, 1856.--M. J. de Gœje a achevé et publié dans les Actes du sixième congrès des Orientalistes un mémoire posthume de Dozy: Nouveaux documents pour l'étude de la religion des Harraniens. Leyde, 1883, t. II, p. 281 et suiv.

[Note 57: ][ (retour) ] W. Brandt, Mandaïsche Schriften, Göttingue, 1893.--W. Brandt, Die Mandäische religion, Leipzig, 1889.

[Note 58: ][ (retour) ] Nœldeke, Mandaïsche Grammatik, p. XXII.

Le roi de la lumière est célébré en ces termes: «Il est le premier, étendu d'une extrémité à l'autre, le créateur de toutes les formes, l'origine de toutes les choses belles, celui qui est gardé dans sa sagesse, caché et non manifesté... Éclat qui ne change pas, lumière qui ne passe pas... vie au-dessus de toute vie, splendeur au-dessus de toute splendeur, lumière au-dessus de toute lumière sans manque ni défaut [59].» De ce prince de lumière sortent cinq gros et longs rayons: «le premier est la lumière qui se répand sur les êtres, le second l'haleine embaumée qui souffle sur eux, le troisième la voix douce qui les fait tressaillir d'allégresse, le quatrième le Verbe de sa bouche par lequel il les cultive et les instruit, le cinquième la beauté de sa forme, par laquelle ils croissent comme des fruits au soleil [60]». Manès naquit dans le Mandéisme. La bataille entre le monde de lumière et le monde des ténèbres, selon le manichéisme, présente de grandes analogies avec ce qu'on lit dans les écrits Mandéens [61]. Le roi du Paradis de lumière a, selon Manès, armé l'homme originel des cinq éléments lumineux: le souffle doux, le vent, la lumière, l'eau et le feu; et le démon originel est armé des éléments ténébreux: la fumée, la braise, l'obscurité, l'ouragan et la nue. La descente aux enfers de l'envoyé lumineux est décrite dans les livres mandéens en une forme épique et en des tonalités étrangement fantastiques, à travers lesquelles se distinguent encore de vieux symboles assyriens.

[Note 59: ][ (retour) ] Brandt, Mandäische Schriften, p. 8.

[Note 60: ][ (retour) ] Brandt, op. laud., p. 10.