Communiquer des livres! Rien de plus généreux et rien de plus utile assurément. Mais les bibliophiles y sont généralement peu enclins. Je me dispenserai de répéter à ce sujet des citations qui sont dans toutes les mémoires; je m'en tiendrai à quelques autres moins connues parce qu'elles viennent de l'étranger.

Je trouve, dans une petite revue littéraire allemande[ [2], la description enthousiaste des saintes blessures et des nobles laideurs du livre dont la destination est d'être prêté. Le morceau est assez curieux pour que je me hasarde à le citer tout au long.

LE LIVRE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE PRÊTS
Celui-là que je tiens ici dans mes mains,
ce livre tout cassé, ce bouquin
atrocement barbouillé de crayon et d'encre,
richement orné de coins en oreilles d'âne,
taché de café, de thé, de bière,
souillé par les mouches, la graisse et l'huile,
auquel, comme vestiges de ses vagabondages,
milles mauvaises odeurs s'attachent,—
ce livre en lambeaux, tout déformé,
l'univers entier le lit!
La cuisinière le lit près de l'âtre
avec un air de plaisir ému,
et le sang bout dans son sein gonflé
où se joue mollement le souffle des Muses.
Quand la cuisinière en a fini tout à fait,
le jouvenceau de seconde le lit
en le froissant à moitié sous la table;
puis c'est le soldat au corps de garde,
le commis près de son aune,
et le condamné dans sa cellule,
et le vieux garçon dans son lit,
et l'hôpital tout entier...
Enfin, la plus belle de toutes les dames,
portant le nom le plus éclatant,
prend cette chose tellement fanée
et empuantie de toutes les puanteurs
dans sa tendre et blanche main.
Arrachée par le talent du poète,
dans un doux accord avec le beau,
une larme lentement s'écoule
et tendrement fait sa part dans l'œuvre commune:
nul lecteur qui n'y laisse une tache!
O pensée grandiose et puissante!
O résultat merveilleux!
Qu'il est béni des dieux le poète
qui possède un si noble talent!
Grands et Petits, Pauvres et Riches,
cette crasse est l'œuvre de tous!
Ah! celui qui vit encore dans l'osbcurité,
qui lutte pour se hausser jusqu'au laurier,
assurément sent, dans sa brûlante ardeur,
un désir lui tirailler le sein.
Dieu bon, implore-t-il chaque jour,
Accorde-moi ce bonheur indicible:
fais que mes pauvres livres de vers
soient aussi gras et crasseux!

Mais si les poètes aspirent aux embrassements «de la grande impudique

Qui tient dans ses bras l'univers,

s'ils sont tellement avides du bruit qu'ils ouvrent leur escarcelle toute grande à la popularité, cette «gloire en gros sous», il n'en est point de même des vrais amants des livres, de ceux qui ne les font pas, mais qui les achètent, les parent, les enchâssent, en délectent leurs doigts, leurs yeux, et parfois leur esprit.

Ecoutez la tirade mise par un poète anglais dans la bouche d'un bibliophile qui a prêté à un infidèle ami une reliure de Trautz-Bauzonnet et qui ne l'a jamais revue:

Une fois prêté, un livre est perdu...

Prêter des livres! Parbleu, je n'y consentirai plus.

Vos prêteurs faciles ne sont que des fous que je redoute.