Quand je m'assieds, à l'aise, au coin de mon feu,
un vieux livre fameux sur les genoux,
l'amant en tête à tête avec sa belle fiancée
ne m'inspirerait qu'une mince envie.

Je m'égare dans le monde des livres et mon cœur se sent en paix;
les beaux royaumes de la fantaisie sont à moi;
l'esprit sacré de l'amour se repose alors à mon foyer,
et le livre que je lis est vraiment le Livre Divin!

VI

Si les livres ont un tel attrait, comment s'étonner qu'on soit si porté à les emprunter et à les garder?

«Il n'y a rien que l'on rende moins fidèlement que les livres. L'on s'en met en possession par la même raison que l'on dérobe volontiers la science des hommes, desquels on ne voudrait pas dérober l'argent.»

Qui a dit cela? Je ne sais plus, mais quel que soit son nom, c'était un sage.

Charles Lamb établit des classes et des catégories parmi les emprunteurs de livres. D'après lui, «les uns sont longs à lire; les autres ont l'intention de lire, mais ne lisent pas; d'autres enfin ne lisent pas et n'ont jamais eu l'intention de le faire, ne vous empruntant que pour vous donner une bonne opinion de leur mérite intellectuel». Il ajoute: «Je dois rendre cette justice à ceux de mes amis à qui je prête de l'argent, qu'ils ne sont jamais mus par un caprice ou une vanité de ce genre. Quand ils m'empruntent une somme, ils ne manquent jamais de s'en servir.»

Il est à croire que le résultat final était pour l'excellent Charles Lamb le même dans les deux cas, et qu'en fait de livres comme en fait d'argent, prêté se trouvait être, le plus souvent, synonyme de perdu.

En effet, peu nombreux sont les possesseurs de livres qui partagent entièrement l'avis de l'Encyclopédiste D'Alembert, l'ami de Mlle de Lespinasse, déclare que «l'amour des livres n'est estimable que dans deux cas: lorsqu'on sait les estimer ce qu'ils valent et... qu'on les possède pour les communiquer.»