Voilà une pensée qui a été exprimée bien des fois et que nous retrouverons encore; mais n'a-t-elle pas un tour original qui lui donne je ne sais quel air imprévu de nouveauté?
Le chapitre XV de l'ouvrage traite des «avantages de l'amour des livres.» On y lit ceci:
«Il passe le pouvoir de l'intelligence humaine, quelque largement qu'elle ait pu boire à la fontaine de Pégase, de développer pleinement le titre du présent chapitre. Quand on parlerait avec la langue des hommes et des anges, quand on serait devenu un Mercure, un Tullius ou un Cicéron, quand on aurait acquis la douceur de l'éloquence lactée de Tite-Live, on aurait encore à s'excuser de bégayer comme Moïse, ou à confesser avec Jérémie qu'on n'est qu'un enfant et qu'on ne sait point parler.»
Après ce début, qui s'étonnera que Richard de Bury fasse un devoir à tous les honnêtes gens d'acheter des livres et de les aimer. «Il n'est point de prix élevé qui doive empêcher quelqu'un d'acheter des livres s'il a l'argent qu'on en demande, à moins que ce ne soit pour résister aux artifices du vendeur ou pour attendre une plus favorable occasion d'achat... Qu'on doive acheter les livres avec joie et les vendre à regret, c'est à quoi Salomon, le soleil de l'humanité, nous exhorte dans les Proverbes: «Achète la vérité, dit-il, et ne vends pas la sagesse.»
On ne s'attendait guère, j'imagine, à voir Salomon dans cette affaire. Et pourtant quoi de plus naturel que d'en appeler à l'auteur de la Sagesse en une question qui intéresse tous les sages?
«Une bibliothèque prudemment composée est plus précieuse que toutes les richesses, et nulle des choses qui sont désirables ne sauraient lui être comparée. Quiconque donc se pique d'être zélé pour la vérité, le bonheur, la sagesse ou la science, et même pour la foi, doit nécessairement devenir un ami des livres.»
En effet, ajoute-t-il, en un élan croissant d'enthousiasme, «les livres sont des maîtres qui nous instruisent sans verges ni férules, sans paroles irritées, sans qu'il faille leur donner ni habits, ni argent. Si vous venez à eux, ils ne dorment point; si vous questionnez et vous enquérez auprès d'eux, ils ne se récusent point; ils ne grondent point si vous faites des fautes; ils ne se moquent point de vous si vous êtes ignorant. O livres, seuls êtres libéraux et libres, qui donnez à tous ceux qui vous demandent, et affranchissez tous ceux qui vous servent fidèlement!»
C'est pourquoi «les Princes, les prélats, les juges, les docteurs, et tous les autres dirigeants de l'Etat, d'autant qu'ils ont plus que les autres besoin de sagesse, doivent plus que les autres montrer du zèle pour ces vases où la sagesse est contenue.»
Tel était l'avis du grand homme d'Etat Gladstone, qui acheta plus de trente cinq mille volumes au cours de sa longue vie. «Un collectionneur de livres, disait-il, dans une lettre adressée au fameux libraire londonien Quaritch (9 septembre 1896), doit, suivant l'idée que je m'en fais, posséder les six qualités suivantes: appétit, loisir, fortune, science, discernement et persévérance.» Et plus loin: «Collectionner des livres peut avoir ses ridicules et ses excentricités. Mais, en somme, c'est un élément revivifiant dans une société criblée de tant de sources de corruption.»