C'est qu'en effet, «pour le vrai bibliophile, le livre est à la fois un document du passé, l'instrument d'une joie intellectuelle et un objet d'art» (Léon G. Pélissier).
XII
Mais, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, les meilleurs choses ont leurs détracteurs. Il y a même d'excellents esprits qui, craignant avant tout l'excès, prisant par-dessus tout la pondération et la mesure, combattent l'abus si vigoureusement qu'ils semblent proscrire l'usage. Je donnerai quelques exemples typiques de ces attaques exagérées contre l'exagération.
Procédons graduellement. Les réflexions suivantes, de M. Aug. Laugel n'ont après tout rien que de très raisonnable:
«Si la bibliophilie a ses charmes, elle a aussi ses dangers; elle en a surtout pour l'écrivain. Elle le transporte encore vivant dans les Champs-Elysées; il devient une ombre au milieu des ombres. Il se plaît, il s'attarde dans le passé, il oublie volontiers le présent, surtout si le présent le blesse et l'obsède, s'il a vu disparaître une à une ses illusions et ses espérances, s'il a survécu à ce qui lui était le plus cher, si les dernières flammes de son foyer sont éteintes, s'il ne peut plus revoir cette fumée du toit paternel qu'Ulysse chantait dans Ithaque.»
Voilà des inconvénients qui ressemblent fort à des avantages. Ne sont-ce pas des consolations. Et de quoi le désolé a-t-il besoin, sinon d'être consolé?
Edmond Texier, journaliste fameux au temps où le journal le Siècle était populaire—c'était sous l'Empire,—se montrait plus dur: comme notre aimable confrère M. Geffroy, il classait la bibliomanie parmi les maladies mentales dangereuses.
«Le public, disait-il (Les choses du temps présent, 1861), ne comprendra jamais toutes les passions malsaines qui s'agitent dans le cœur d'un amateur de bouquins. Le vrai bibliomane croit, comme Alexandre, que rien n'est fait tant qu'il lui reste quelque chose à faire. Un de nos amis, grand dénicheur de livres rares, m'a assuré qu'il avait été pris d'un invincible désir de mettre le feu à sa bibliothèque après avoir visité celle de M. le duc d'Aumale. L'envie, la jalousie, l'appétence du bien d'autrui, tels sont les moindres défauts du bibliomane.»
Il ne le lui manque plus que de raconter la vieille histoire espagnole du bouquiniste assassin.