Parce que les amis du livre ne sont pas exempts des mauvaises passions ni des coups de folie auxquels on voit tous les jours des hommes de toutes les conditions céder misérablement ou tragiquement, il faut, paraît-il, en conclure que ces passions et ces accès de folie, c'est l'amour des livres qui les donne. J'avoue que la logique d'un tel raisonnement dépasse la portée de mon esprit. Mais généreusement je vais fournir à ceux qui croyent s'y pouvoir appuyer un nouvel étai. C'est une anecdote que Jules Janin rappelle dans son ouvrage sur l'Amour des livres.

«M. le conseiller Séguier causait avec le Roy dans sa chambre (on parlait de vénalité des juges).—Monsieur le Chancelier, disait le Roi, à quel prix vendriez-vous la justice?—Oh! Sire, à aucun prix.... Pour un beau livre, je ne dis pas!»

Et maintenant, si l'on se plaint jamais devant vous de la corruption de certains magistrats, vous savez la cause corruptrice: n'en doutez pas, ils sont bibliophiles,—disons bibliomanes, pour ménager des susceptibilités.

Le grand critique d'art Ruskin fait, dans un livre intitulé: Sesame and Lilies, cette réflexion judicieuse:

«Si quelqu'un dépense sans compter pour sa bibliothèque, on l'appelle fou—bibliomane. Mais on n'appelle jamais personne hippomane, bien que des gens se ruinent tous les jours avec leurs chevaux et qu'on n'entende point dire que les livres aient jamais ruiné personne.»


On a pu dire avec justesse que «si le bibliophile possède des livres, le bibliomane en est possédé.»

Les bibliophiles et les bibliomanes ne sont pas forcément des criminels d'intention ni des fous à l'état latent, en dépit des accusations violentes et des insinuations perfides; mais ne sont-ils pas condamnables de faire de leur temps et de leur argent un usage aussi vain?—Et, avec la gravité d'un pasteur à son prêche, des hommes considérables, savants, philosophes, vertueux, lugubres, répondent affirmativement. Entendez plutôt Mr. Frederic Harrison. La voix sévère et l'air rogue, il nous donne une austère leçon.

«Collectionner les livres rares et les auteurs oubliés est peut-être, de toutes les manies collectionnantes, la plus sotte aujourd'hui. Il y a beaucoup à dire en faveur des faïences rares et des scarabées curieux. La faïence est parfois belle et les scarabées sont du moins comiques d'aspect. Mais les livres rares sont maintenant, par la nature même des choses, des livres sans valeur; et leur rareté consiste ordinairement en ce que l'imprimeur a fait une bévue dans le texte, ou qu'ils contiennent quelque chose d'exceptionnellement sale ou idiot. Accorder un profond intérêt aux auteurs négligés et aux livres peu communs, c'est, la plupart du temps, un signe—non pas qu'on ait épuisé les ressources de la littérature ordinaire—mais qu'on n'a pas réellement de respect pour les productions les plus grandes des hommes les plus grands qui aient vécu. Cette bibliomanie se saisit d'êtres raisonnables et les pervertit au point que, dans l'esprit de celui qui en est atteint, la race humaine existe pour les livres, et non point les livres pour la race humaine. Il y a un livre qu'ils pourraient lire avec fruit, les faits et gestes d'un grand collectionneur de bouquins qui vivait jadis dans la province de la Manche. Pour le collectionneur, et quelquefois pour l'érudit, le livre devient un fétiche, une idole et est digne de l'admiration du genre humain quand même il ne serait de la plus petite utilité à personne. Par cela seul que le livre existe, il a le droit d'être poliment invité à prendre place sur les rayons. La «bibliothèque ne serait pas complète sans lui», bien que la bibliothèque doive, pour ainsi dire, être empuantie quand il y sera. Les grands livres sont, bien entendu, des livres communs; et ceux-ci sont traités par les collectionneurs et les bibliothécaires avec un souverain mépris. Plus le rare volume est un affreux avorton de livre, plus désespérés sont les efforts des bibliothèques pour le posséder.»

Jules Janin va nous donner la contrepartie de ce réquisitoire, dont il est superflu de faire ressortir les erreurs et l'injustice. On a besoin, après cette page puritaine et revêche, de quelques lignes bien françaises où la fantaisie s'égaie de bonne humeur.