«Ça vous est égal, messieurs les lecteurs sans odorat, de tenir dans vos mains mal lavées un bouquin taché de lie, où la fille errante et le laquais fangeux ont laissé la trace ineffaçable de leurs doigts malpropres et de leurs têtes mal peignées? Ça vous est égal de feuilleter une sentine et de respirer à chaque page une abominable exhalaison d'écurie ou de mauvais lieu?

«Un digne ami des livres respectera ses heures d'études, et de loisir, il se croira tout simplement déshonoré de réunir tant de souillures, en de si tristes enveloppes, à toutes les fleurs du bel esprit. Il faut à l'homme sage et studieux un tome honorable et digne de sa louange.

«...Ces réimpressions de nos chefs-d'œuvre, pleines de fautes, disons mieux, pleines de crimes, il y a pourtant des gens qui les achètent, et qui les font relier en basane, par des cordonniers manqués dont on a fait des relieurs! Ces livres ainsi bâtis, qui puent la colle et l'œuf pourri, que le ver dévore, et qui tournent au jaunâtre grâce aux ingrédients de paille et de bois pourri par lesquels le chiffon de toile est remplacé, ces misérables in-octavo, l'exécration du genre humain lettré, il y a cinquante imbéciles, cinquante ignorants, autant d'usuriers, plusieurs idiots, vingt repris de justice, et de graves filles de joie un peu lettrées, sans compter une douzaine de marquises de nouvelle édition, qui les enferment avec soin dans une bibliothèque richement sculptée.»

Revenons aux personnes sévères. Elles n'ont pas dit leur dernier mot. M. G. Mouravit n'est pas éloigné de la pensée de Mr. Frederic Harrison lorsqu'il écrit:

«L'amour funeste accordé au livre pour lui-même créera une perpétuelle et déplorable promiscuité; en prenant chaque jour un empire plus tyrannique, il arrivera bientôt à détruire le sens intellectuel. Vouée à la recherche des infiniment petits de l'art et de la science, la vue du bibliomane s'éteint, il ne sait plus voir les grandes œuvres de l'esprit humain.»

Il est cependant plus indulgent et plus juste à la fin, lorsqu'il ajoute:

«Sans crainte de nous commettre avec les bibliomanes, nous devons reconnaître que la beauté matérielle d'un volume influe beaucoup sur le profit intellectuel qu'on en peut tirer. Comme le disait notre bon Rollin: Une belle édition, qui frappe les yeux, gagne l'esprit et, par cet attrait innocent, invite à l'étude.»

De ces différentes opinions, The Bookmart me semble avoir donné, dans un article intitulé Bibliomania, un exposé contradictoire assez équitable, avec la conclusion qu'il comporte. C'est pourquoi je le cite ici, malgré sa longueur:

«La bibliomanie qui fleurit de nos jours ne se rattache à aucun goût véritable pour la science de l'antiquité ou l'histoire. La manie des tableaux a été suivie de la manie des faïences fêlées, et la manie des faïences fêlées a été suivie par la manie des livres. Les gens qui achetaient des tableaux et des faïences connaissaient les marques grâce auxquelles on peut constater l'authenticité d'un peintre ou d'une assiette, mais ils ne connaissaient guère autre chose. De même les gens qui achètent des livres en sont arrivés à savoir qu'un exemplaire de telle édition ancienne contenant une faute d'impression à telle page est sans prix, tandis qu'une autre, qui n'a pas de faute, est réellement sans valeur et se donne pour rien. Telle est à peu près la mesure des capacités de la plupart de nos amateurs de livres, bien que quelques-uns d'entre eux sachent, par surcroît, apprécier avec plus ou moins d'intelligence la distinction qu'il y a entre «demi-maroquin, non coupé, doré en tête par Rivière», et «veau extra, non coupé, doré en tête par W. Pratt», distinction qui n'est pas de médiocre importance dans les salles de vente. La vérité est, qu'acheter des livres est devenu une mode, et que les règles et canons qui gouvernent les acheteurs de livres sont aussi capricieux et innombrables que ceux qui gouvernent les acheteurs de vieux tableaux et de vieilles faïences...

«La bibliomanie régnante doit, j'en ai peur, être regardée comme la manifestation, plus ou moins intelligente, d'un simple dilettantisme sentimental. Elle n'a point de caractère archéologique, point de caractère historique; elle a le goût personnel du pittoresque... La rareté toute seule est l'élément essentiel dans l'estimation que l'on fait d'un ouvrage imprimé il y a deux cents ans ou plus; ainsi un volume absolument sans valeur atteindra souvent un prix de fantaisie, simplement parce qu'il n'en existe pas un autre exemplaire.»