Ausone s'était moqué déjà de celui qui, parce qu'il sa bibliothèque pleine de livres, se croit grammairien et docte.

Un de ceux qui se sont le plus fortement élevés contre cette perversion de l'usage des livres, qui consiste à les aligner sans les lire, fut, lui-même, un grand amateur de livres. Je veux parler de Bollioud-Mermet, l'auteur du traité célèbre De la Bibliomanie (La Haie, 1761), réimprimé par Jouaust en 1865 et en 1866.

«On a tellement perverti l'usage des livres, dit-il, que ces monuments de la savante antiquité, ces recueils précieux des productions de génie, autrefois consacrés à perpétuer les vrais principes des sciences, à inspirer le bon goût des lettres, à faciliter le travail, à diriger le jugement, à exercer la mémoire, à faire germer les talents et les vertus, sont maintenant des meubles de pure curiosité, qu'on achète à grands frais, qu'on montre avec ostentation, et qu'on garde sans en tirer aucune utilité...»

Et il conclut «que la Bibliomanie est le comble du ridicule pour ceux qui n'ont ni les dispositions, ni la volonté de faire un usage sérieux des livres; que pour les gens d'étude et les connaisseurs, c'est une superfluité déraisonnable que de rassembler toutes les facultés, toutes les matières qu'un seul homme ne saurait cultiver; que ces collections portées jusqu'au luxe et à la magnificence font l'effet d'un amour excessif du merveilleux et l'objet d'une prodigalité condamnable et ruineuse; que ce goût bizarre et libertin qui fait donner la préférence à certains ouvrages, où tout respire la frivolité et la licence, est un travers d'esprit odieux et méprisable, un déréglement de cœur consommé, digne de la rigueur des loix et des anathèmes.»

La conclusion est orthodoxe; elle plairait à la censure officielle, dame Anastasie, qui aime à confisquer au profit de son plaisir ce qu'elle juge malsain à la santé morale des autres.

Le poète anglais Halkett Lord en arrive à une non moins vigoureuse, dans une pièce humoristique qui finit ainsi:

Regardez Tottipop jouir de ses chers livres,
aller de rayon en rayon, raffolant, ravi,
et lire, en arpentant la salle,—les titres,—
ou jouer amoureusement avec ses reliures de Bedford!
Oh! ce sont là des plaisirs que rien jamais ne peut corrompre.
A la tonne et à la toise, il fait ses achats,—et voilà qui tend à montrer
combien un homme peut avoir beaucoup, et savoir peu.
Maintenant voyez-le, de ses mains gantées et tremblantes,
caresser ses Capé, soupeser ses Derôme,
tantôt exhaler du fond du cœur un soupir devant une marge trop rognée,
tantôt se sentir renaître à la vue de doublures, de petits fers et de filets.
Ainsi passent ses jours, à farfouiller de vieux volumes.
Il appelle cela de l'amour?!...—On devrait l'enfermer!

Le marquis d'Argenson en prenait son parti légèrement, en élégant seigneur français, lorsqu'il donnait pour inscription à une bibliothèque cette devise renouvelée des saints livres:

Multi vocati, pauci lecti.

J'ai trouvé dans un Nouveau Recueil d'Enigmes, Charades et Logogriphes, publié à Rouen, sans date, chez Lecrève-Labbez (in-18, p. 72), une énigme assez pauvrement versifiée, mais qui nous laissera sous une impression plus gaie.