«Non, l'amour du livre n'est pas, comme beaucoup le croient et le disent, un amour matériel: ce n'est pas l'amour de l'or, fût-il aux petits fers et creusé par les mains les plus habiles, ni l'amour du beau papier, ni l'amour de ces reliures élégantes où la fantaisie des grands relieurs s'est donné carrière, ni l'amour de ce qu'on appelle la provenance, c'est-à-dire des noms illustres d'anciens propriétaires, rois, reines, princes et princesses, bibliophiles fameux; il y a dans l'amour du livre un peu de tout cela, mais il y a autre chose encore, il y a un sentiment idéal, difficile à définir, où entre le respect de l'intelligence humaine dans les plus nobles expressions qu'elle ait trouvées, en même temps que la reconnaissance pour ceux qui ont, avant nous, éprouvé ce respect et qui en ont donné la preuve dans le soin qu'ils ont mis à orner, à conserver, à perpétuer les plus beaux ouvrages de l'homme.»
Et, en dépit des anecdotes malveillantes, plus ou moins authentiques, mais en tout cas malaisées à multiplier désormais, ils sont si bons, ces «amis du livre et du rien à faire! Ils oublient volontiers dans l'oisiveté du chez soi, domesticus otior, disait Horace, toutes les passions mauvaises, les vanités misérables, les ambitions malsaines, les petits honneurs, les petits devoirs: le vrai bibliophile est content de lui-même et des autres» (Jules Janin).
Encore se prépare-t-il, sans le savoir, de nouvelles sources de jouissances. M. Octave Uzanne,—experto crede Roberto,—fait finement et justement remarquer que «la monomanie bouquinière, au début limitée, conduit très insensiblement, mais assez logiquement, à la polymanie des choses rares et précieuses».
«C'est, dit-il, que l'amour des livres est complexe et qu'il touche à la fois à l'art bibliopégique, à l'iconophilie et à l'autographie, et à toutes les manières de reproductions de l'idéologie....
«Le bibliophile se chrysalide dans sa bibliothèque et se révèle papillon dans la recherche du bric-à-brac; on le croit ermite dans son cocon maroquiné, il se révèle ailé tout à coup dans l'ardeur de sa chasse au bibelot.»
Après tant de plaidoyers pour ou contre, un mot de Charles Asselineau me paraît de nature à rallier toutes les opinions.
La chasse aux bouquins est, à ses yeux, «une innocente manie, qui se repaît d'elle-même, et qui touche à l'honneur des lettres et de la patrie, tout en faisant subsister quatre ou cinq industries» c'est-à-dire des milliers d'êtres humains.
Jugement inattaquable, je crois, et bien fait pour nous mettre la conscience en repos.
FIN