«L'art d'être heureux en ménage est beaucoup plus simple qu'un vain peuple ne pense et que la majorité des moralistes ne le prétend. Il consiste dans une indulgence perpétuelle de la femme envers l'homme et dans la courtoisie invincible de celui-ci envers celle-là. Pour que le foyer conjugal soit aimé, il faut que la fille d'Ève qui le préside le fasse aimable, et c'est seulement au prix de concessions incessantes qu'elle atteindra ce but. Le mari est un grand enfant, un grand enfant terrible, si vous voulez, avec les caprices duquel l'épouse doit compter, de manière à bénéficier du total de l'addition. Vouloir heurter de front ses caprices, s'élever de haut contre ses fantaisies, s'ériger en censeur implacable, se dresser en justicier infaillible, est une folie, et j'ajouterai, une mystification, de la part de l'épouse, et qui peut lui coûter le bonheur de sa vie. La femme, au foyer conjugal, doit être un camarade facile, agréable et de bonne composition, et non point un pion en jupon, pionnant de pionnerie.
»L'homme n'est pas parfait, chacun sait ça, et c'est à composer avec ses imperfections que doit s'appliquer la femme. Ce n'est point la faute du mari, comme le prétend la comédie, qui rend la plupart du temps les ménages malheureux, c'est la faute de l'épouse, c'est sa fausse interprétation des situations, son inintelligence de l'art des nuances, sa maladresse dans la conduite de ses propres intérêts. Ainsi, neuf fois sur dix, les dissensions intestines dans les ménages parisiens, ayant d'autre part toutes les conditions de fortune, d'âge, d'éducation pour être heureux, viennent du goût trop vif montré par le mari pour la vie au dehors, la libre allure de l'existence, le grand air à respirer à pleins poumons sans contrôle. La femme s'effraie de cette école buissonnière qu'elle s'imagine entachée de tous les attentats contre le respect conjugal; elle jette feu et flamme, crie à la trahison, agite les foudres vengeresses, multiplie les scènes sur les scènes, et finalement fait de son foyer un enfer,—ce qui est une étrange façon d'y ramener l'époux émancipé. Ah! l'inhabile et la malavisée!... Comme elle ferait œuvre plus féconde pour son bonheur en n'ayant point l'air de s'apercevoir des envolées de son époux, en ne leur faisant point l'honneur de leur attacher plus d'importance qu'elles ne comportent, en ne leur prêtant point à son égard une signification offensante qu'elles ne sauraient avoir! Il plaît à monsieur de s'égarer sur les plates-bandes, c'est affaire à ses pas; il lui convient de temps à autre de secouer la bride conjugale et de jouer à la vie de garçon, qu'il satisfasse son humeur; ayant bon souper, bon gîte et le reste à domicile, il veut manger à la table d'hôte, courir les champs et coucher à la belle étoile, qu'il s'en passe la fantaisie! C'est l'histoire du pigeon de la fable. Vous verrez, si vous lui laissez la route ouverte, comme il se lassera vite de sa liberté; comme, maudissant sa curiosité, tirant l'aile et traînant le pied, il saura reprendre de lui-même le chemin du foyer et de combien de plaisirs il paiera votre peine!...
»La femme ne se doute pas assez de la somme de bonheur qu'elle se met sur la planche en ne faisant pas de son intérieur une prison sévère, en n'invoquant pas à tout propos les règlements du mariage. Moins elle élevera de barrières devant sa porte, moins son mari cherchera à s'échapper. C'est par l'atmosphère qu'ils respirent dans leur intérieur que les hommes y sont retenus, ce n'est point par les articles du Code ou les revendications de la morale proclamées à hauts cris. Plus une femme est irréprochable, plus elle est respectueuse de toutes les charges du foyer, plus elle peut se montrer facile, conciliante, indulgente; car, sûre de la considération invincible de son mari, elle sait bien qu'une heure sonnera où il lui reviendra, à tout jamais, cette fois, comme à la seule et véritable amie, à la compagne au cœur éprouvé, au dévouement infaillible. L'indulgence de la femme dans la première période du mariage, c'est sa félicité assurée pour la dernière, l'affection de son mari se grandissant alors du repentir de ses torts à son égard et de toute la reconnaissance qu'il lui doit. En faisant acte de conciliation et d'abnégation, elle a joué à qui perd gagne et sauve sa mise de bonheur.
»Et ce rôle lui est facile, car les enfants sont là pour l'accaparer tout entière, la distraire, lui rendre les heures rapides. Le mari s'échappe du foyer un peu plus qu'il ne faudrait, qu'importe! Les enfants y restent, eux, pour le remplacer, pour l'y rappeler, pour y plaider sa cause, pour lui garder intact le cœur même qu'il éprouve. Ah! les enfants dans le ménage, quelle aide et quelle force, et comme le devoir lui devient facile, la résignation aimable, dès qu'on les regarde!...
»Dans la première phase du mariage, la mère absorbe l'épouse et il n'est point de femme, si dévouée qu'elle soit à son mari, qui ne soit prête à le sacrifier à ses enfants. C'est même ce souci si intense, si exclusif de l'enfant, au détriment du mari, qui amène le refroidissement des rapports dans tant de ménages et pousse au dehors du logis le chef de la communauté. Il voudrait associer sa compagne à ses distractions, jouir de sa compagnie, triompher de sa beauté dans les endroits publics, dans les salons, à toutes les manifestations de la vie parisienne. Rêve impossible! Madame a ses enfants qui la retiennent au gîte, qui l'intéressent avant tout, qui lui prennent tous ses instants comme toutes ses préoccupations. Il faut qu'elle aille aux cours, au collège, au catéchisme, que sais-je? Elle n'a pas le loisir de s'amuser, elle! Que Monsieur ne se prive pas pour cela, d'ailleurs, des plaisirs auxquels il aspire; elle en serait désolée; à chacun son rôle! Elle s'en tient au sien et le sien, à ses yeux, est celui de la mère.
»Monsieur profite de la permission, prend la clef des champs et se fait une douce habitude de vivre autant qu'il peut en dehors de la maison. Doit-on lui en faire un crime? Il se sacrifie, lui aussi, à sa façon, aux enfants.
»Il faut bien le reconnaître, dans la classe des honnêtes femmes, des épouses impeccables, on ne s'efforce guère, la plupart du temps, de retenir le mari dans les liens conjugaux en les rendant aimables et attrayants. Je viens de vous signaler la place absorbante tenue par l'enfant dans l'existence des femmes, mais, en dehors de l'enfant, combien peu se donnent la peine de payer de leur personne en faveur du mari. Voyez l'indifférence montrée par la majorité des femmes sur leur propre compte, dès qu'elles n'ont que leur ménage pour théâtre de leurs exploits. Dès qu'elles ont mis le pied sur le seuil de leur porte, il semble qu'elles oublient les premiers éléments de cet art de plaire qu'elles pratiquaient si joliment dans le salon voisin, quelques minutes auparavant. Au lieu de cet air enjoué qui faisait tourner toutes les têtes, de ces répliques vives et fines qui faisaient ouvrir toutes les oreilles, un visage terne, une attitude morne, une conversation paresseuse.
»Du côté de la toilette, même jeu: à la robe chatoyante et charmeuse qui traînait tous les désirs dans ses sillons soyeux, succède le négligé, et quel négligé souvent! Les bandeaux sont défaits, les pantoufles banales remplacent les souliers provocants, le molleton du Bonheur des dames couvre les épaules qui s'accommodaient si bien de la robe de la bonne faiseuse; c'est un enterrement complet de grâce et de séduction.
«Tout cela est bien assez bon pour la maison!» pense notre fille d'Ève. La fausse idée! et la preuve, c'est la promptitude avec laquelle le fils d'Adam, son mari, lui annonce «qu'il a affaire» à la Bourse, au cercle, ou ailleurs. Les femmes doivent à leurs maris, a dit je ne sais plus qui, leurs qualités, leurs travers et surtout leur coquetterie! Cela est bien vrai. Il faut de l'attrayant dans le ménage, ou gare!...»
L'homme n'a pas plus le droit que sa compagne de se négliger, moralement ou physiquement dans son intérieur. Autrement, il créerait les mêmes inconvénients et s'exposerait aux mêmes dangers.