Est-ce à dire que tous les bons maris sont heureux? Hélas! les défauts se rencontrent des deux parts, et rien ne vient d'un des époux qui n'ait son action, agréable ou douloureuse, sur l'autre.

Dans les citations qui précèdent, il a été, et à juste titre, souvent question des égards, des attentions, de la politesse, que le mari doit à sa compagne, et sans lesquels la vie commune s'enlise peu à peu dans les vases sans fond de l'indifférence et de la grossièreté. Le Code Conjugal fait une distinction ingénieuse et nécessaire entre les égards dont nul galant homme ne se départ vis-à-vis de toute personne du sexe, et cette politesse du cœur que seule la tendresse peut dicter. «Il faut se garder, dit-il, de confondre les égards et les politesses; ce sont choses fort dissemblables, et plus d'un mari, pour n'avoir pas su établir cette subtile distinction, a vu la paix déserter son ménage.

»Un mari confie à sa femme ses peines, ses inquiétudes; il la consulte sur ses intérêts, et ne s'embarque pas dans une opération difficile avant d'avoir pris son avis: voilà des égards!

»Attentif, prévenant, un autre est constamment aux ordres de sa femme; il l'accompagne au bal, au spectacle, ne va pas dans le monde sans elle, rentre toujours avec un visage aimable, risque même parfois un galant compliment: voilà de la politesse!

»M. de Labouisse, le plus ferme champion du conjugalisme, a dû dire quelque part, en parodiant un mot célèbre: «On doit des égards à toutes les femmes, on ne doit des politesses qu'à la sienne.»

»Il y a toutefois une exception à cette règle générale.

»Dans les mariages d'argent, qu'on appelle plus décemment mariages de convenance, les égards sont seuls rigoureusement dûs.»

Ceci, c'est la part du mari. Mais tout reste incomplet, dans le ménage, s'il n'y a qu'un seul des époux en jeu. C'est ce que rappelle, avec une remarquable netteté, cette page du journal d'Addison, The Spectator:

«Un homme a assez à faire de vaincre ses vœux et désirs déraisonnables; mais c'est en vain qu'il y arrive, s'il a ceux d'une autre à satisfaire. Qu'il mette son orgueil dans sa femme et sa famille: qu'il leur donne toutes les commodités de la vie, comme s'il en tirait vanité; mais que ce soit cet orgueil innocent, et non leurs extravagants désirs, qu'il consulte en cela... Nous rions, et nous ne pesons pas cette soumission à la femme avec la gravité qu'une chose de cette importance mérite... Une fois que vous lui avez cédé, vous n'êtes plus son gardien et son protecteur, comme la nature vous y destinait; mais en vous faisant le complaisant de ses faiblesses, vous vous êtes rendu incapable d'éviter les malheurs où elles vous conduiront l'un et l'autre, et vous verrez l'heure où elle vous reprochera elle-même votre complaisance à son égard. C'est, il est vrai, la plus difficile conquête que nous puissions arriver à faire sur nous-mêmes, que de résister au chagrin de ce qui nous charme. Mais que le cœur souffre, que l'angoisse soit aussi poignante et douloureuse que possible, c'est chose qu'il vous faut endurer et traverser, si vous voulez vivre en gentleman, ou vous rendre témoignage à vous-même que vous êtes un homme de probité. Le vieux raisonnement: «Vous ne m'aimez pas, si vous me refusez ceci», dont on s'est d'abord servi pour obtenir une bagatelle, amènera, par son succès coutumier, le malheureux homme qui y cède à abandonner jusqu'à la cause de la patrie et de l'honneur.»

Un écrivain, qui donne à un journal du matin des chroniques mondaines justement remarquées pour la connaissance des personnes et l'expérience des choses dont il y fait preuve, consacrait un article, à propos des noces d'argent du prince et de la princesse de Galles, à rechercher la part qui revient à la femme dans le bonheur du ménage[21]. On ne trouvera pas mauvais que je rappelle ces pages, où le ton alerte ne nuit pas aux vues justes.