AIMER ET CROIRE

Il n'est pas difficile, après ce qui a été dit déjà, de dégager, comme conclusion, cette véritable formule de la vie à deux: Aimer et croire. Ne craignons pas, cependant, d'y insister: c'est le point essentiel entre tous.

Le roi Alphonse de Portugal prétendait que, pour vivre en paix dans le mariage, il faut que l'homme soit sourd, et la femme aveugle.—Le roi Alphonse de Portugal parlait en cynique qui plaisante. Certes l'homme doit être sourd aux calomnies, aux médisances, aux insinuations perfides auxquelles la meilleure des femmes peut être en butte et, de même, la femme doit être aveugle, en ce sens qu'elle ne doit pas épier les pas et démarches du mari, l'espionnage étant chose vile, et qu'elle doit s'en remettre aveuglément à lui du soin des intérêts communs au dehors. Ce n'était point ce qu'entendait le roi Alphonse de Portugal, ou je me trompe fort; et c'est en quoi lui-même se trompait. L'homme, au contraire, n'ouvrira jamais assez l'oreille pour écouter les paroles de tendresse et d'abandon de la femme qui l'aime; et jamais la femme n'aura assez d'yeux pour regarder les attentions, les efforts et les travaux d'un mari qui la veut heureuse.

Croit-on qu'il était aveugle ou sourd le couple qu'Addison nous peint dans ce tableau d'une si délicieuse pureté de touche et d'une si parfaite exactitude de trait:

«Lætitia est jolie, modeste, tendre, et a assez de jugement; elle a épousé Eraste, qui est doué d'un goût général pour la plupart des choses de l'intelligence et de l'art. Partout où Lætitia va en visite, elle a le plaisir d'entendre répéter qu'Eraste a bien dit ou bien fait telle ou telle chose. Depuis son mariage, Eraste est plus élégant dans son costume que jamais, et, dans le monde, il est aussi complaisant pour Lætitia que pour toute autre dame. Je l'ai vu lui donner son éventail, qui était tombé, avec toute la galanterie d'un amoureux. Lorsqu'ils prennent l'air ensemble, Eraste cultive toujours son esprit, et, avec un tour d'imagination qui lui est particulier, lui donne des aperçus de choses dont elle n'avait aucune notion auparavant. Lætitia est ravie de voir un monde nouveau ouvert ainsi devant elle, et s'attache d'autant plus à l'homme qui lui donne un enseignement si agréable. Eraste a encore poussé plus loin; non seulement il la fait chaque jour plus aimante pour lui, mais il la fait infiniment plus satisfaite d'elle-même. Eraste trouve, dans tout ce qu'elle dit ou observe, une justesse ou une beauté dont Lætitia elle-même ne se doutait pas, et, avec son aide, elle a découvert chez elle cent bonnes qualités et perfections auxquelles elle n'avait jamais auparavant songé. Eraste, avec la complaisance la plus fertile du monde, à l'aide d'insinuations lointaines, trouve le moyen de lui faire dire ou proposer presque tout ce qu'il désire, et il accueille la chose comme une découverte venant d'elle, et il lui en donne tout le crédit.

»Eraste a beaucoup de goût pour la peinture. L'autre jour il emmena Lætitia voir une collection de tableaux.—Je vais quelquefois faire visite à cet heureux couple. Comme nous nous promenions, la semaine dernière, dans la longue galerie, avant le dîner: «J'ai mis de l'argent dans des peintures dernièrement, dit Eraste. J'ai acheté cette Vénus et cet Adonis purement sur l'avis de Lætitia. Cela me coûte soixante guinées, et ce matin on m'en a offert cent.» Je me tournai vers Lætitia, et vis ses joues briller de plaisir, pendant qu'elle lançait à Eraste un regard, le plus tendre et le plus aimant que j'aie jamais surpris.»

Le contraste ne se fait pas attendre; en voici qui auraient besoin d'être aveugles et sourds:

«Flavilla a épousé Tom Tawdry. Elle a été séduite par son habit galonné et la riche dragonne de son épée. Mais elle a la mortification de voir Tom méprisé par toutes les personnes honorables de son sexe. Tom n'a rien à faire après dîner, qu'à décider s'il se taillera les ongles dehors ou chez lui. Depuis qu'il est marié, il n'a rien dit à Flavilla que celle-ci n'ait pu entendre dire aussi bien par sa femme de chambre. Néanmoins il prend grand soin de maintenir l'autorité arrogante et maussade d'un mari. Si Flavilla se permet d'affirmer quoi que ce soit, Tom immédiatement la contredit, avec un juron en guise de préface, et un: «Ma chère, je dois vous dire que vous débitez d'abominables sottises.» Flavilla avait le cœur aussi bien disposé pour toutes les tendresses de l'amour que Lætitia; mais comme l'amour ne survit pas longtemps à l'estime, il est difficile de décider actuellement si c'est la haine ou le mépris qui l'emporte dans l'esprit de la malheureuse Flavilla pour celui avec lequel elle est obligée de mener jusqu'au bout la vie.»

C'est toujours là qu'il en faut revenir, à l'amour, à l'estime, à la confiance réciproque. Quand on fait tout pour mériter ces sentiments de son compagnon, ce n'est pas encore assez: il faut tout faire pour les lui accorder. Et il est, très malheureusement, des natures pour qui le second effort est incomparablement plus difficile que le premier.