Un moraliste, qui s'est sérieusement occupé des questions qui touchent à la famille et que nous avons déjà cité, M. Armand Hayem, met sous nos yeux le contraste que présente la maison sans enfants à côté de la famille féconde[47].
«La stérilité, de quelque cause et de quelque part qu'elle vienne, en laissant une place vide dans le ménage, dénature le mariage et fait perdre souvent tout sens moral à la femme. La maternité est si bien faite pour elle, qu'avec la maternité, tout l'être féminin est emporté et anéanti. Il n'est point de mari, si aimé qu'il soit, qui puisse faire jaillir ce flot de tendresse inépuisable, de dévouement constant, d'amour qui tient aux entrailles; et il n'est point de femme qui puisse contenir longtemps ce flot dans son cœur sans le briser. Comprend-on tout ce qu'est l'enfant et tout ce qu'il peut sur la femme? Qu'est-ce que le lit nuptial sans le berceau? Une couchette d'amour! Mais le berceau? C'est la mère, c'est la famille!—On le croit vide et la femme y a déposé, dès le premier jour, son amour, son espérance: l'avenir!—Et si l'enfant ne vient pas, c'est tout cela qui meurt pour la femme et qu'elle ensevelit dans son âme.—Le pouvoir de l'enfant est immense.—Qui est-ce qui retient la femme au foyer? Qui est-ce qui y ramène le mari? Qui est-ce qui apaise toute querelle, fait taire toute colère, provoque tout pardon; rapproche, unit, enlace, entraîne?—Qui est-ce qui absorbe tout le cœur et tout le cerveau de la mère? Qui est-ce qui retient la femme près de céder au séducteur?—L'enfant!—il est l'âme du ménage, la vie de l'intérieur, l'attrait de l'homme, l'ange de la paix domestique, l'idole de la femme, la lumière de sa conscience, le plus sûr gardien de l'honneur conjugal.»
Dans les Instructions de M. Ferrand à son fils, le père, pour mettre le jeune homme en garde contre la passion du jeu et lui montrer comme elle dépouille sa victime de tout sentiment humain, rapporte une lugubre anecdote: «Un très gros joueur de Paris, dit-il, laissait en province, dans une petite terre, sa femme et trois enfans, pendant que tous les jours il diminuait ou risquait leur fortune. Sa femme, instruite des pertes énormes qu'il faisait, et n'espérant plus le ramener par ses exhortations, lui envoya une très belle tabatière, sur laquelle elle avait fait peindre ses trois enfans avec cette devise: Souvenez-vous d'eux. C'était lui rappeler une idée qui devait l'arrêter à tout moment. Mais la passion du jeu fut plus forte que l'amour paternel; et après avoir perdu tout son bien, la tabatière fut la dernière chose qu'il joua et perdit.»
Encore l'avait-il gardée pour suprême enjeu.
Hélas! de tout temps et en tout pays on a pu faire la remarque exprimée par le grand poète dramatique anglais en des termes dont Philarète Chasles a su rendre la poignante énergie:
«Le tissu des vices humains est mêlé de vertus, le tissu des vertus humaines est mêlé de crimes!»
Mais laissons de côté les éternelles victimes des passions, ceux qui, trop dénués de résistance, trop mous de volonté, tournoient sous leur souffle comme le sabot sous le fouet. Qu'on les plaigne ou qu'on en ait horreur, laissons flotter à la dérive ces épaves d'humanité. Il n'en est pas moins vrai que l'enfant est le couronnement de la famille, le lien le plus fort entre les époux et leur meilleure joie, à tous les degrés de l'échelle sociale. «Les devoirs de la maternité, écrit fort justement un journaliste[48], sont les meilleurs agents de la moralisation populaire. Les mioches font revenir le père au foyer. C'est à eux que pensent les parents, quand ils portent leurs économies à la caisse d'épargne.
»Par les beaux dimanches d'été, les ménages d'ouvriers reviennent de la banlieue. C'est à peu près leur seul plaisir. La femme tient dans ses bras un bébé endormi. L'homme porte, sur sa robuste épaule, un gros garçon aux joues roses, tout fier d'être si commodément perché. Il n'y a place, sur ces figures satisfaites, ni pour la haine, ni pour l'envie. «J'en marie le plus que je peux!» me disait l'un des maires les plus intelligents de Paris. Développez donc chez l'homme et chez la femme le sentiment de la famille. Celui qui aime ses enfants, qui gagne à peu près sa vie en mettant quelques sous de côté, est bien près du bonheur. Je sais des bébés qui ont mieux fait comprendre à leur père la véritable question sociale que tous nos beaux parleurs réunis.»
Eh! oui, comme le disait Horace Raisson, «qui aime tendrement ses enfants aime nécessairement sa femme», et il n'y a rien encore qui ressemble au bonheur comme l'amour.
C'est dans de telles conditions que l'on peut en toute sécurité conclure avec le même auteur: «Si le mariage a ses chagrins, ses inquiétudes, il est le seul état aussi où l'on puisse espérer de réunir les douceurs de l'amitié, les plaisirs des sens et ceux de la raison; où l'on jouisse enfin de toute la somme de bonheur que la nature humaine puisse thésauriser.».