Comme madame Necker a raison! J'en appelle à tous ceux qui en ont fait l'expérience, quelque chemin qu'ils aient pris.
«Il est tres certain, dit le loyal gentilhomme de La Hoguette, qu'il est assez difficile d'avoir un même toit, un même foyer, une même table, un même lit, mêmes intérêts, mêmes enfans, et de vivre heureux sans avoir une même volonté. Toutes ces circonstances fournissent de moment en moment une nouvelle matière d'amour ou de haine, selon que les mariages sont bons ou mauvais. C'est pourquoi nous ne voyons point d'affection dont l'estrainte soit plus ferme que celle d'une bonne femme et d'un bon mari; parce qu'étant toujours ensemble ils se rendent à toute heure mille petits offices l'un à l'autre, qui sont autant de liens communs qui font de nouveaux nœuds en l'ame, dont l'un ne se relâche jamais que l'autre ne se resserre.»
Et de fait, «il arrive souvent que le meilleur ami d'un homme est sa femme.» Horace Raisson n'est pas le seul à l'avoir remarqué. C'est même ce qui devrait arriver toujours.
Madame de Rémusat l'indique avec non moins de noble fermeté que d'ingénieuse précision, lorsqu'elle écrit: «Une femme qui a su découvrir le secret des qualités ou des faiblesses de son mari, parviendra sans le blesser à l'avertir pour le bien de tous deux. Dans l'occasion, elle calmera son impétuosité ou pressera son indolence; s'il le faut, elle lui indiquera les vertus mêmes qui ne lui manquent qu'à cause d'elle; elle saura, par exemple, le préserver du repentir en consacrant d'avance, par un généreux consentement, le sacrifice d'une situation brillante dont la perte n'afflige souvent un mari que pour sa femme ou ses enfans. Un père, placé entre son devoir et le bien-être de sa famille, pourrait être tenté de transiger; sa conscience et sa tendresse doivent être en repos, si l'amour maternel a accepté son sacrifice.
»... Je ne sais pas de spectacle plus touchant, qui découvre mieux ce qu'il y a de beau dans le cœur humain, que celui d'un citoyen placé entre un sentiment patriotique et les intérêts d'une famille digne d'être chérie: prêt à braver le malheur ou le danger, il hésite toutefois, mais non à cause de lui... C'est alors que les paroles courageuses de sa compagne viendront terminer ses incertitudes. Ou le pouvoir de la vertu n'est qu'un rêve, ou dans un pareil moment elle donnera à deux êtres qui s'entendent des émotions si supérieures, si pénétrantes, qu'elle les placera dans une région où le malheur ne porte pas.»
Ces sentiments élevés, ces fiers mouvements de l'âme qui font, de la famille, la première assise des remparts de la patrie, et des deux époux, des héros, ne sauraient trop s'exalter à l'heure douteuse où nous sommes. L'égoïsme domestique ou familial—qu'importe le nom—plus pernicieux aux nations que l'égoïsme individuel, les avait naguère relégués trop loin au second plan. Si, comme nous le croyons, ce fut une cause de nos désastres, le châtiment a été sévère et suffira. Les hommes savent aujourd'hui partout en France, qu'on protège mieux sa femme et ses enfants en mourant pour eux qu'en tendant le front au joug de l'ennemi pour l'attendrir. Partout les femmes françaises sentent dans leurs entrailles de mère qu'il n'est pas de sacrifice, si douloureux soit-il, qui les trouve faibles lorsque le salut de la race est à ce prix.
Écoutez cette courte histoire, si simplement racontée par Stendhal.
«La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole, à peine âgée de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol aussi et officier en demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps, de donner un soufflet à un fat; le lendemain, sur le champ de bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau déluge de propos affectés: «Mais, en vérité, c'est une horreur! Comment avez-vous pu dire cela à votre femme? Madame vient pour empêcher notre combat!—Je viens vous enterrer!» répond la jeune Espagnole.
»Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme!»
Heureuse et grande la femme qui peut tout entendre de son mari!