C'est une félicité au-delà de tout ce qu'a raconté le poète,

lorsque deux êtres, enchaînés dans ce céleste lien,

le cœur jamais changeant, et le regard jamais refroidi,

s'aiment à travers toutes les épreuves, et s'aiment toujours jusqu'à la mort!

Une heure d'une passion si sainte vaut

des siècles entiers de joie vagabonde, où le cœur n'est pour rien;

et, oh! s'il est un état Elyséen sur terre,

c'est celui-là, c'est celui-là!

Rien d'étonnant à ce que les élus qui goûtent ce plein bonheur terrestre soient portés à s'y absorber, à s'y confiner, oubliant le monde qui les entoure. Sans doute, on n'a pas le droit de s'enfermer en égoïstes dans sa double félicité, et la vie à deux n'a de vertu que parce qu'elle constitue, nous l'avons déjà dit plus d'une fois, la véritable unité sociale. D'ailleurs, ce danger d'isolement est petit, car bien rares sont ceux qui peuvent se passer de leurs semblables, et qui sont en mesure de profiter des services sociaux sans être obligés, à leur tour, de rendre personnellement et directement, par un travail quelconque, au moins une partie de ce qu'ils en retirent. Ceux-là mêmes ne sont pas inutiles, et il ne faudrait pas trop rigoureusement condamner l'égoïsme de leur félicité. On l'a fait remarquer, non sans raison, «un homme vertueux, une femme estimable, plus unis encore par le bonheur dont ils jouissent que par leurs serments, se séparent volontiers de la société pour être entièrement l'un à l'autre, mais ils ne sont pas perdus pour elle: ils peuvent y servir d'exemple[53]

Il n'en est pas moins vrai que les devoirs multiples de la vie sociale s'accordent parfaitement avec les obligations et les joies de la vie à deux. Nous n'en voulons pour témoignage que ce que le comte Beugnot, dans ses Mémoires, raconte de madame Roland, une des femmes qui, comme on sait, jouèrent le plus grand rôle dans les affaires publiques de notre pays. «Personne ne définissait mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de mère, et ne prouvait plus éloquemment qu'une femme rencontre le bonheur dans l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le tableau des jouissances domestiques prenait dans sa bouche une teinte ravissante et douce; les larmes s'échappaient de ses yeux lorsqu'elle parlait de sa fille et de son mari.»