— Je ne dirai rien. La faucille était trop bien aiguisée. Ce n’est pas ta faute. Fais-lui tomber un arbre dessus ; et on ne verra rien.

Omer vit plus clair devant lui.

Elle respira profondément, le torse tendu comme le fût des chênes. Elle se trouva un corps frais et souple, un cœur silencieux, un sexe insensible. Et elle s’émerveillait toujours du charme du corps étendu.

Comme le jeune homme se mettait à l’œuvre, elle saisit la cougeole, la soutint d’une main et du pli de sa hanche, et partit de ses jambes alertes habituées à porter une gorge pleine.

Elle oubliait la touffe de gui. Omer courut et l’en coiffa brutalement pour s’en débarrasser. Il était triste. Il aurait voulu la coiffer de crêpe et qu’on ne la vît plus. Le gui enveloppa la tête, dégoulina en pluie sur les épaules, et prit racine sur les seins. Elle n’était plus que fruits et petites feuilles. Végétation. Et, lorsqu’elle descendit dans le chemin creux, les bœufs de Pascal levèrent la tête pour la brouter.

XXIV

Un arbre qui tombe et tranche en deux la tête d’un homme, voilà un accident qui n’arrive pas tous les jours. On en parla dans les journaux. Les gens du village en furent fiers comme d’une gloire locale. Et leur médecin acquit une juste notoriété par son explication scientifique du phénomène.

Il démontra que le crâne de Pascal avait été fêlé en plusieurs endroits dans sa jeunesse par des chutes, des coups de cailloux et de bouteilles. Ces fêlures se suivaient sans solution de continuité autour de la tête et la partageaient très également. Au choc de l’arbre, la partie du sommet s’était détachée comme une calotte, avec une rectitude parfaite.

Quoiqu’on fût dans la période des accouchements et qu’il fût par conséquent très absorbé, le médecin préparait sur ses observations une communication qui devait causer de l’émoi à l’Académie de Médecine.

Ourtic le désapprouva, au début, de faire tant de bruit sur cette affaire. Mais, bientôt, il dut reconnaître son erreur et voua une admiration profonde au médecin. De toutes parts, des blessés, des traumatiques, venaient consulter ce dernier. Grâce à la publicité gratuite des journaux, il était connu dans toute la France. Il habitait un beau pays avec l’eau du gave dans toutes les vallées. Il y restait modestement. Il obtenait des malades si passionnés qu’ils ne pouvaient croire, malgré ses dénégations, qu’il n’avait pas ressoudé un crâne partagé et, en définitive, ressuscité un mort.