— Le facteur a porté une lettre, fit Jeanty.
Maï regarda l’enveloppe. Elle était de Maricha Otéguy, sa sœur, élevée au Pays Basque par une tante, et, depuis peu, mariée avec un tout jeune homme. La veuve n’ouvrit pas la lettre, mais la posa à côté d’elle et se mit à déjeuner sans parler pour ne pas distraire les autres de leur nourriture.
Elle mangeait peu. Elle était rassérénée par l’atmosphère saine qui l’environnait. L’haleine chaude de ses compagnons, le parfum excitant de la soupe aux choux assaisonnée de thym et d’absinthe, le feu qui la grillait par derrière, le soleil qui pénétrait pas à pas dans la cuisine, par la porte entr’ouverte, et qui sollicitait son cou, sa figure et ses bras, tout cela inclinait son esprit vers des idées paisibles.
La lettre même qui était près d’elle faisait ressortir la plénitude de sa tranquillité. Elle amenait la famille lointaine, toute l’agitation extérieure qui l’avait portée ici, dans la vie de tous les jours de Maïténa Otéguy. Cette cuisine était pour elle l’aboutissement final, le centre du monde.
Aussi, ce fut avec soin qu’après le repas, les ouvriers et le berger sortis, elle fut ouverte, et lue méticuleusement par une jeune femme penchée.
« Ma chère sœur,
« Tu sais que mon mari doit faire son service militaire cette année. Or, il a eu le malheur, à seize ans, de faire du mal à un douanier qui l’attrapait portant de la contrebande. Comme il a été en prison, on veut maintenant l’envoyer en Afrique. Et ça l’ennuie.
« Il veut être libre.
« On a décidé ça hier soir, sur la route, quand le facteur lui a remis sa feuille. Il y a des basques à gauche et à droite de la Bidassoa. Nous passerons demain en Espagne et nous resterons près de la rivière. Le Guipuzcoa est plein d’Otéguys.
« Mais la tante ne veut entendre parler de rien. Quand on sera parti, elle laissera tout à des voisins, à moins que tu viennes prendre notre place. Si tu viens, tu seras dix fois plus riche que là-bas. Et tu ne seras plus à l’Étranger.
« Vends le coin de ton défunt et viens.
« Chère sœur, je t’embrasse. »
« Maricha. »
Cette lettre bouleversait tellement les idées de Maïténa qu’elle dut la relire pour se pénétrer de son sens. Mais, quand elle l’eut bien comprise, elle s’abandonna à l’enthousiasme.
Elle était née dans un petit bourg près de la Bidassoa, un petit bourg si pauvre que ses habitants devaient aller chercher fortune au delà des mers ou vivre de contrebande. Son père chérissait le sol, mais détestait la mer et les aventures aussi vivement que ses compatriotes les goûtaient. Il émigra à l’intérieur de la France c’est-à-dire dans le Béarn. Il s’arrêta, un jour, au sud de Pau où les paysans sont riches, accueillants aux ouvriers agricoles, et où il retrouvait un peu l’isolement de son pays.
Quoique béarnaise depuis l’âge de sept ans, Maï se rappelait nettement le Pays Basque. Son village natal était suspendu à l’un des derniers rochers de la chaîne qui s’étalait ici multiple et insaisissable. Ces Pyrénées qui lui faisaient peur à leur centre, elle les avait chéries à leur naissance, vers cet endroit merveilleux que le soleil choisissait tous les soirs pour s’évanouir.
Elle possédait une mémoire lumineuse, et elle voyait encore admirablement l’extraordinaire teinte bleue qui, là-bas, se répandait partout, sur les maisons, sur les touristes, sur les prairies. Il lui semblait que la mer n’ayant pu absorber tout le bleu de l’espace le surplus se déversât sur les cantons basques.