Et puis, chacun mangea à part dans un coin choisi, sous un saule ou les pieds dans l’eau. Chacun cachait instinctivement sa nourriture, les uns parce qu’elle était trop abondante, les autres parce qu’elle était trop restreinte. Les jeunes gens contemplaient la jolie veuve de Virgile, issue de ses cerises blanches comme la Vénus Anadyomène de l’écume de la mer. Quoiqu’on observât le silence respectueux dû à la vie que l’on consomme, tout le monde devait à Maïténa une joie concentrée, sérieuse et profonde, qui se traduisait par un mutisme de plus en plus complet, un abaissement des paupières et des nuques, un tassement des bustes.
Elle n’avait pas conscience de son action sur ses camarades. Elle ne participait qu’au repas des arbres qui s’alimentent d’air et d’eau et de la terre vivante.
Omer Jouanou, le frère de Pascal, était un des bouviers. Il ne la quittait pas des yeux. Ses yeux se rôtissaient au soleil, et il les servait à Maïténa tout chauds et très lubriques. Cyniquement, il avalait devant elle de gros morceaux de bœuf lascifs comme des lèvres. Il n’avait pas plus envie de lui sourire que s’il eut été en train de faire l’amour.
Elle ne s’en souciait point. C’était l’heure de la digestion des bœufs et des hommes. L’atmosphère paraissait repue et satisfaite, et tombait lourdement comme sous le poids d’un bon repas.
L’âme de Maï devenait plus légère. Elle surnageait l’air. Elle n’était plus repliée sur elle-même. Elle s’abandonnait, cédait le pas aux organes de la perception, se délectait d’ignorer qu’elle rêvait. Maï regardait de tous ses yeux. Les parfums remplissaient sa gorge. Le murmure du gave alentissait son cœur.
Par-dessus un champ de blé en fleurs, elle voyait, en levant la tête, sa ferme adossée à une colline inculte, dont un troupeau de moutons pacageant métamorphosait l’image.
Sa maison était pour elle comme une seconde peau. Elle lui attribuait son apparence. Elle regardait souvent ses murs par coquetterie, quoiqu’elle ne se regardât jamais dans une glace. Elle l’aimait comme un mâle aime sa femelle. Elle la fécondait sans arrêt, jour et nuit, avec passion.
Sa maison n’avait pas d’angles rudes qui l’eussent isolée dans le paysage. Elle avait des contours admirables, un toit légèrement incurvé et très long, une face arrondie par le four. Et, comme sa maîtresse venait de la faire recrépir, son aspect était d’une grande fraîcheur.
A sa droite, un bosquet était rond comme le plaisir. A sa gauche, un pailler, encore lourd de paille blonde malgré la saison avancée, était pour l’orgueil.
De tout cela, des flammèches de rêve s’échappèrent. La pupille de la jeune femme s’embrasa entièrement. Son esprit se remplit d’une lumière artificielle.