Il mâchonna un préambule qui était plutôt une sorte de transition entre le silence et la parole.

— Ma fille et le Pascal ont porté leurs meubles aux Riaulets, ce matin. Ils y prennent la métairie vide. L’homme et la femme étaient d’accord pour s’en aller.

Il ne savait pas s’il élevait le ton parce que Maïténa levait la tête ou si c’était l’inverse.

— Je ne sais pas pourquoi ils font ça, car j’avais besoin d’eux ! Je ne sais pas ce que je vais faire, maintenant ! Et ils ont eu tort. Ambrosine était bien un peu bavarde, mais son mari n’avait pas de défauts. Il est le meilleur ouvrier du pays, et le plus honnête homme. Je dis bien : il a eu tort de me quitter, car je suis celui qui l’apprécie le mieux.

Les paupières de Maï étaient à présent bien ouvertes. Il fallait qu’elles ne se refermassent que sur une bonne parole. Celle-ci tomba, mêlée à une voix cassée et à une phrase prudente.

— Le Pascal est un brave homme, bien charmant. Mais quel dommage que ce soit justement lui qui ait tué ton mari !

II

C’est une fleur qui sort des mains de la nature.

Regnard (Démocrite)

Ourtic ne croyait pas qu’à cette heure-ci de la nuit il fût indispensable que les souvenirs serrassent de très près l’histoire authentique.

Ourtic vieillissait. Voilà pas mal de temps qu’il se demandait si réellement le Pascal avait tué le Virgile. Ce doute l’inquiétait pour sa santé morale. Il n’admettait pas qu’il n’eût l’esprit robuste jusqu’à la fin de sa vie. Il venait de faire la seule expérience qui lui fût permise. Il faisait contrôler son cerveau. L’imagination et la mémoire dépendent, à peu près au même titre, de l’intelligence ; et Ourtic était trop subtil pour ne pas traiter de haut les distinctions subtiles.