Ils vécurent ainsi cinq ou six mois dont le souvenir brûlait encore le cœur de la jeune femme. Elle niait énergiquement un axiome trouvé dans un almanach et suivant lequel le bonheur n’a pas d’histoire. La moindre promenade avait eu une importance prodigieuse. Et la dernière en avait eu une épouvantable. Ils devaient la faire séparément.

Cette période rendait sans valeur toute sa vie antérieure, et voilà la conséquence habituelle du bonheur. Ensuite, le temps s’écoula avec une rapidité qui passait son imagination. Elle restait stupéfaite de ce que lui apprenait le vieux — qu’il y eût dix ans. — Dix ans qu’un maquignon du village avait ramené sur sa carriole le corps sale et exsangue de son mari.

L’avant-veille, Virgile Prébosc était allé à la foire d’Arudy pour remplacer ses bœufs de travail. Ses voisins l’avaient vu en acquérir une belle paire, et prendre avec elle la route du retour. Mais les bêtes firent leur entrée dans le village sans leur nouveau maître. Il ne reparaissait pas.

Tant de choses peuvent arriver à un homme dont la ferme est prospère, dont la femme est enceinte, et qui vient d’acheter du bétail ! Tant de désirs comblés produisent l’hypertrophie du désir. On ressent le besoin de faire partager son bonheur par des aubergistes frais et ventripotents, et par les femmes qu’on rencontre sur la route au bord des fossés, les yeux attentifs, les bras accueillants, comme au bord d’un lit.

Les paysans, à la manière des grands philosophes, acquièrent de la psychologie en observant les animaux. Ils savent que les mâles les plus sages et les mieux dressés ont leurs moments de frénésie. Maïténa commença par pardonner. Elle expliqua comme elle put l’absence de son mari aux voisins curieux. Puis, elle se mit à explorer elle-même la route et les auberges en s’enquérant discrètement.

Le maquignon, du haut de sa charrette, avait aperçu Virgile, les pieds en l’air, au fond d’un fossé. Son crâne était défoncé. Il n’y avait plus qu’à le conduire au cimetière.

Les gens plaignirent la veuve. Mais on ne songea pas à retirer les pierres du fossé sur lesquelles le jeune homme devait s’être fracassé la tête. Un mort n’est plus qu’un rêve, un sujet de causerie dans les veillées. Par égard pour la veuve, on ne fit pas d’enquête sur les causes de l’accident qui pouvaient être déplaisantes. N’avait-il pas trop bu ?

La guerre arriva, passa. La disparition de Virgile n’était pas plus extraordinaire que le commencement et la fin des hostilités européennes. On inscrivit son nom par mégarde sur le monument aux morts du village. Une glorieuse tranchée se creusa devant son souvenir.

Et il fallait l’acuité d’esprit d’Ourtic et la fidélité de Maïténa pour se rappeler encore.

Près de son feu, la jeune femme paraissait accablée par la tranchée, par les cinq ou six mois, par les dix ans, et par la carriole du maquignon. Cette faiblesse gênait Ourtic. Et l’effort qu’il fit pour la tirer de sa prostration donna une raison d’être à l’effort qu’il fit pour dire ce qu’il voulait dire.