Elle se représentait déjà le jeune homme au front bas, au regard timide, qui vint un jour demander sa main. Il avait du bien. Ses soixante journaux de terre étaient cités parmi les plus fertiles du pays. Sa maison, aux confins du village, vieille, mais récemment ravalée et raffermie par des contreforts, abritait depuis trois générations deux paires de bœufs. Voilà des chiffres qu’on sait au loin.

Quant à Maïténa, elle était pauvre. Son père, un émigrant basque, appartenait à la dernière classe des ouvriers des champs. Il vivait en loyer. — Elle ne pouvait repousser un fiancé pareil.

Malgré cette nécessité de lui accorder sa main, elle l’aima tout de suite. Au début de leur mariage, ils ne coururent pas les foires et les marchés comme c’est la coutume en Béarn ; elle avait trop de travail : il lui fallait nourrir les hommes et les animaux, nettoyer la maison qui ne l’avait pas été depuis la mort de la vieille. Mais, le soir, lorsque tout le monde était rentré, ils sortaient, eux ; ils suivaient la route enlacés l’un à l’autre sans que personne les vît, car la pudeur des sentiments est la seule qui soit à l’aise en face de la nature.

Ils se taisaient. Ils ne savaient quoi se dire. La terre dure et facile, béante et pleine d’espoirs, parlait pour eux. L’odeur chaude des prairies les enivrait d’enthousiasme ; le chant du vent dans les arbres était juste assez mélancolique pour que leur bonheur ressortît ; et, lorsqu’ils voyaient des vignes symétriquement plantées à flanc de coteaux, labourées avec prédilection, soigneusement attachées contre de hauts tuteurs, ils croyaient admirer l’image idéale de la vie.

Un soir, enfin, comme l’ondulation des collines était plus voluptueuse, la terre plus molle, comme la campagne tout entière avait l’air d’une alcôve parfumée, un nuage tira sa draperie devant la lune et Maïténa se donna à son mari.

Virgile Prébosc était timide. Il n’avait pas connu de femme avant sa femme. Il fallait la collusion du printemps et de son désir pour qu’il renonçât à leur innocence.

Cet acte les bouleversa tellement que leur lune de miel cessa au moment où elle aurait dû naturellement commencer. Penser était pour eux une chose redoutable ; et ils pensaient trop à cette révélation pour oser lui donner une suite. Ils étaient habitués à ce que la nature fît arriver, germer, les choses en leur temps, sans que la volonté de l’homme y eût une part ; et ils attendaient qu’elle déterminât chez eux un nouvel enthousiasme.

Quelques jours après, comme Virgile Prébosc rentrait du travail, il trouva sur le seuil Maïténa toute souriante qui l’appelait. Cela l’étonna d’autant plus que, depuis la fameuse nuit, elle évitait de le regarder.

— Je suis enceinte.

Et, son ancienne timidité ayant complètement disparu, ce fut elle qui, avec de grands éclats de rire, le prit par la main et l’attira jusqu’à sa chambre. A partir de cet instant, ils furent réellement mari et femme.