A présent, lorsque Maïténa regardait, à travers le paysage dont les premières clartés de l’aube venaient de prendre la forme, vers le cimetière, elle reconnaissait difficilement son cyprès. Ses teintes inchangées se confondaient avec les pousses noirâtres de chênes centenaires nés brusquement, comme un nid de lapins, derrière le village. Ils étaient si chargés de force qu’ils accaparaient le soleil aussi bien que le regard de la jeune femme.

Malgré lui, le cerveau de Maï se laissait pénétrer par leurs couleurs, leurs contours, féconder par leur sève opiniâtre. Ils balayaient son esprit, comme ils balayaient le ciel, de leurs feuilles. Ils assouplissaient, enrichissaient ses pensées et son cœur avec la même science que le ventre des vallées et la tête des collines.

Cet assouvissement universel, en cette saison des semences mûres, la contaminait d’une façon languissante et comme à regret. Sa raison séduite à son tour ne désapprouvait plus sa peau de se contracter pour des caresses.

Maïténa détournait les yeux ; elle abaissait les paupières ; et elle trouvait en soi le même horizon voluptueux qu’au Béarn.

Là aussi, elle découvrait des moissons à dépiquer.

— On n’a pas retenu de batteuse, dit-elle soudain à Ourtic qui était dans la cuisine. Puisqu’il y en a une avec monte-paille dans le quartier de la route d’Oloron, je vais aller en voir le maître.

Elle noua le foulard de sa tête, jeta sur une chaise son tablier gros bleu, le remplaça par un petit tablier à fleurs ; et puis elle traversa la route pour s’engager d’une allure pleine et bien balancée dans un chemin de traverse.

Elle allait. Elle s’arrêtait une seconde devant les ruisseaux pour qu’ils reflétassent sa figure et les sautait sans se soucier des reflets de ses cuisses. Elle traversait les haies, aiguillonnée à vif par les épines, déterminait le lourd départ d’une compagnie de bartavelles, les sauts de poële d’une rainette, tandis que le soleil rougissait avec joie son cou blanc, lorsqu’en pénétrant dans un champ elle fut stupéfaite de voir qu’il n’était pas aussi vide que les autres.

Sur pied, le blé déjà noir, une paire de bœufs et un homme. Elle reconnut Pascal. Il préparait sa faucheuse. Elle s’arrêta, étourdie. Au-dessus des têtes de blés, comme s’ils eussent dominé une réunion publique, le jeune homme et la jeune femme prirent une attitude végétale. Pendant une minute, on n’entendit que la crécelle des cigales. Les bœufs profitèrent du répit pour agacer les mouches avec les longs poils de leur queue.

— Il faut aimer le blé pour s’en occuper même lorsqu’il ne vaut plus rien !