Par ma foi, il aurait été bien bon pour cette dame de ne pas rencontrer une autre manière de faire chez les deux époux qui vinrent après. Puisqu’on l’avait habituée à celle-là, elle l’aurait mieux vue une seconde fois. Cependant, l’un après l’autre, ces Messieurs la mirent en prison le lendemain même de la cérémonie. C’était pour qu’elle ne risquât pas d’enrichir de son comté quelque autre seigneur de son goût. Ils considéraient leur comtesse comme un sceptre qu’on ne porte qu’une fois et qu’on met ensuite à l’abri. Sa peau devenait très fraîche.
De son côté, elle aussi, elle eut son idée. Elle la garda secrète ; on m’a dit que ce fut le plus terrible. Elle, qui passait tout son joli temps en prison, elle se montait la tête sur celui qui la gardait. C’était un sourd qui n’entendait pas ses déclarations.
Ça finit, à la fin ! Le roi de France, — car il y avait à cette époque des rois en France et des vicomtes en Béarn, — il la fit mettre en liberté, quand elle n’en voulait plus de liberté. Elle dut quitter celui pour qui elle se brûlait et qui était toujours resté près d’elle, de l’autre côté de la porte de son cachot. De cette séparation elle mourut dans l’année. Il est vrai qu’elle avait déjà quatre-vingt-cinq ans.
Tout ça, hommes, ça se passait au siècle quatorze, du temps qu’on a bâti votre église et que les Anglais étaient à Bordeaux. Il y a très longtemps !
Quand il eut achevé son récit, tous les auditeurs se mirent à rire bruyamment. Dans le conte le plus tragique, les paysans soupçonnent qu’on a mis quelque ironie, et c’est lorsqu’ils ne l’ont pas distinguée qu’ils la considèrent la plus fine.
Ourtic fut le seul à émettre un jugement sur l’histoire. Sa remarque ne fut comprise de personne. Il ne la faisait que pour lui.
— Pourquoi rire ? Elle ne fut pas malheureuse, cette comtesse ! Elle se laissait toujours faire. Ce qui est très dur pour une femme, c’est de ne pas se laisser faire, et de faire aux autres !
— Je vous dirai demain, ajouta le berger, les aventures de la belle-sœur de cette dame, Béatrix, qu’on surnommait « la Gaye Armagnagoise », la sœur aussi de Bernard d’Armagnac qui était le connestable.
— Elles sont trop vieilles, tes histoires ! railla tout d’un coup Pascal que la jalousie rendait hardi. Elles ne peuvent intéresser que ceux qui courtisaient les femmes il y a cinquante ans ou ceux qui tètent encore leur lait.
Jeanty allait répondre sans se fâcher, quand Maïténa se leva brusquement, très pâle, la tête jetée en arrière comme une chevelure.