Elle le quitta sans délai. Il resta au milieu du chemin pensif suivant son habitude. Il hésitait. Et puis, lorsqu’elle fut assez loin, il lui cria :

— Je suis bien content que ce ne soit pas avec Pascal ! hé !

Elle rentra chez elle, troublée. Ce goujat venait de lui rappeler Jeanty auquel elle ne pensait plus, quoiqu’il se trouvât encore à la ferme. Elle ne songeait qu’à Pascal et au mort.

Aussitôt sa mission achevée, au petit jour, son intérêt pour le berger avait pris fin. Elle était aussi pure qu’avant. Et il fallait qu’Omer Jouanou fût doté par son désir d’une bien grande subtilité pour discerner que la presque virginale pureté de la jeune femme avait changé de nature depuis le dépouillement des maïs, puisqu’elle-même ne le sentait point.

Jeanty, c’était la nuit de Jeanty. Elle y réfléchit ; et elle dut s’avouer qu’en se donnant à lui une fois elle n’avait pas encore assez fait pour le mort. Elle l’éprouvait d’autant plus que sa chair n’était pas apaisée.

Plusieurs jours passèrent. Elle réfléchissait encore. Elle désirait de plus en plus. Quant au berger, il ne se décidait pas à partir. Il attendait obscurément que le miracle de sa nuit se renouvelât. Il négligeait ses brebis. Il n’y avait plus d’herbes pour elles, ni dans les vignes, ni dans les champs.

Aussi, un beau soir, Ourtic, apitoyé par l’état lamentable du troupeau, les rappela rudement à la réalité. Puisque Maï redevenait inquiète, il valait autant que le montagnard s’en allât.

On dînait. Suivant son habitude, Ourtic avalait goulûment sa soupe près du foyer. Simultanément, il se réchauffait de l’intérieur et de l’extérieur. Il achevait sa soupe ; il s’approchait de la table, versait un bon coup de vin rouge dans son assiette creuse où demeuraient des particules de légumes, de romarin, de marjolaine, de lard haché et de graisse rance. Puis, il buvait d’un trait le mélange parfumé, le bord de l’assiette posé sur sa vieille lèvre.

— Quand pars-tu, berger ?

Le jeune homme qui n’avait pas fini de manger, fut saisi, s’étrangla, avala de travers, resta un instant sans pouvoir répondre ni respirer. Maï en profita pour détourner la conversation.