Les femmes jouissent en général du plus grand pouvoir. Les chefs n’entreprennent rien sans les consulter. Elles décident de la paix et de la guerre. Elles voient plus sainement qu’eux dans les affaires publiques, et prévoient, avec beaucoup de justesse, les événements futurs. Le peuple, frappé de leur trouver souvent plus de discernement qu’à ses chefs, se plaît à leur attribuer quelque chose de divin.

Ils méprisent les laboureurs, et ils négligent par conséquent l’agriculture, qui est la base de la félicité publique. Quand nous arrivâmes dans leur pays, ils ne cultivaient que les grains qui peuvent croître dans le cours d’un été, comme les fèves, les lentilles, l’avoine, le petit mil, le seigle et l’orge. On n’y trouvait que bien peu de froment. Cependant la terre y est très féconde en productions naturelles. Il y a beaucoup de pâturages excellents le long des rivières. Les forêts y sont élevées, et remplies de toutes sortes d’arbres fruitiers sauvages. Comme ils manquent souvent de vivres, ils m’employaient à en chercher dans les champs et dans les bois. Je trouvais, dans les prairies, des gousses d’ail, des racines de daucus et de filipendule. Je revenais quelquefois tout chargé de baies de myrtilles, de faînes de hêtres, de prunes, de poires, de pommes, que j’avais cueillies dans la forêt. Ils faisaient cuire ces fruits, dont la plupart ne peuvent se manger crus, tant ils sont âpres. Mais il s’y trouve des arbres qui en produisent d’un goût excellent. J’y ai souvent admiré des pommiers chargés de fruits d’une couleur si éclatante, qu’on les eût pris pour les plus belles fleurs.

L’hiver vint, et je ne saurais vous exprimer quel fut mon étonnement, lorsque je vis, pour la première fois de ma vie, le ciel se dissoudre en plumes blanches, comme celles des oiseaux, l’eau des fontaines se changer en pierre, et les arbres se dépouiller entièrement de leurs feuillages. Je n’avais jamais rien vu de semblable en Égypte. Je crus que les Gaulois ne tarderaient pas à mourir, comme les plantes et les éléments de leur pays ; et, sans doute la rigueur de l’air n’aurait pas manqué de me faire mourir moi-même, s’ils n’avaient pris le plus grand soin de me vêtir de fourrures. Mais qu’il est aisé à un homme sans expérience de se tromper ! Je ne connaissais pas les ressources de la nature pour chaque saison, comme pour chaque climat. L’hiver est pour ces peuples septentrionaux le temps des festins et de l’abondance. Les oiseaux de rivière, les élans, les taureaux sauvages, les lièvres, les cerfs, les sangliers abondent alors dans leurs forêts, et s’approchent de leurs cabanes. On en tue des quantités prodigieuses. Je ne fus pas moins surpris quand je vis le printemps revenir, et étaler dans ces lieux désolés une magnificence que je ne lui avais jamais vue sur les bords mêmes du Nil. Les rubus, les framboisiers, les églantiers, les fraisiers, les primevères, les violettes, et beaucoup d’autres fleurs inconnues à l’Égypte, bordaient les lisières verdoyantes des forêts. Quelques-unes, comme les chèvre-feuilles, grimpaient sur les troncs des chênes, et suspendaient à leurs rameaux leurs guirlandes parfumées. Les rivages, les rochers, les montagnes, les bois, tout était revêtu d’une pompe à la fois magnifique et sauvage. Un si touchant spectacle redoubla ma mélancolie. Heureux, me disais-je, si parmi tant de plantes, j’en voyais s’élever une seule de celles que j’ai apportées de l’Égypte ! Ne fût-ce que l’humble plante du lin, elle me rappellerait ma patrie pendant ma vie ; en mourant, je choisirais près d’elle mon tombeau ; elle apprendrait un jour à Céphas où reposent les os de son ami, et aux Gaulois le nom et les voyages d’Amasis.

Un jour, pendant que je cherchais à dissiper ma mélancolie, en voyant danser de jeunes filles sur l’herbe nouvelle, une d’entre elles quitta la troupe des danseuses, et s’en vint pleurer sur moi : puis, tout-à-coup, elle se joignit à ses compagnes, et continua de danser en jouant et folâtrant avec elles. Je pris ce passage subit de la joie à la douleur, et de la douleur à la joie dans cette jeune fille, pour un effet de l’inconstance naturelle à ce peuple, et je ne m’en mettais pas beaucoup en peine, lorsque je vis sortir de la forêt un vieillard à barbe rousse, revêtu d’une robe de peaux de belette. Il portait à sa main une branche de gui, et à sa ceinture un couteau de caillou. Il était suivi d’une troupe de jeunes gens à la fleur de l’âge, vêtus de baudriers faits des mêmes peaux, et tenant dans leurs mains des courges vides, des chalumeaux de fer, des cornes de bœufs, et d’autres instruments de leur musique barbare.

Dès que ce vieillard parut, toutes les danses cessèrent, tous les visages s’attristèrent, et tout le monde s’éloigna de moi. Mon maître même et sa famille se retirèrent dans leur cabane. Ce méchant vieillard alors s’approcha de moi, me passa une corde de cuir autour du cou, et, ses satellites me forçant de le suivre, ils m’entraînèrent tout éperdu, comme des loups qui emportent un mouton. Ils me conduisirent à travers la forêt jusqu’aux bords de la Seine : là, leur chef m’arrosa de l’eau du fleuve ; ensuite, il me fit entrer dans un grand bateau d’écorce de bouleau, où il s’embarqua lui-même avec toute sa troupe.

Nous remontâmes la Seine pendant huit jours, en gardant un profond silence. Le neuvième, nous arrivâmes dans une petite ville bâtie au milieu d’une île. Ils me débarquèrent vis-à-vis, sur la rive droite du fleuve, et ils me conduisirent dans une grande cabane sans fenêtres, qui était éclairée par des torches de sapin. Ils m’attachèrent au milieu de la cabane à un poteau ; et ces jeunes gens, qui me gardaient jour et nuit, armés de haches de caillou, ne cessaient de sauter autour de moi, en soufflant de toutes leurs forces dans leurs cornes de bœufs et leurs fifres de fer.

Ils accompagnaient leur affreuse musique de ces horribles paroles, qu’ils chantaient en chœur :

« O Nioder ! ô Riflindi ! ô Svidrer ! ô Héla ! ô Héla ! dieux du carnage et des tempêtes, nous vous apportons de la chair. Recevez le sang de cette victime, de cet enfant de la mort. O Nioder ! ô Riflindi ! ô Svidrer ! ô Héla ! ô Héla ! »

En prononçant ces mots épouvantables, ils avaient les yeux tournés dans la tête, et la bouche écumante. Enfin, ces fanatiques, accablés de lassitude, s’endormirent, à l’exception de l’un d’entre eux, appelé Omfi. Ce nom, dans la langue celtique, veut dire bienfaisant. Omfi, touché de pitié, s’approcha de moi :

« Jeune infortuné, me dit-il, une guerre cruelle s’est élevée entre les peuples de la Grande-Bretagne et ceux des Gaules. Les Bretons prétendent être les maîtres de la mer qui nous sépare de leur île. Nous avons déjà perdu contre eux deux batailles navales. Le collége des druides de Chartres a décidé qu’il fallait des victimes humaines pour se rendre favorable Mars, dont le temple est près d’ici. Le chef des druides, qui a des espions par toutes les Gaules, a appris que la tempête t’avait jeté sur nos côtes : il a été te chercher lui-même. Il est vieux et sans pitié. Il porte les noms de deux de nos dieux les plus redoutables. Il s’appelle Tor-Tir. Mets donc ta confiance dans les dieux de ton pays, car ceux des Gaules demandent ton sang. »