Il me fut impossible de répondre à Omfi, tant j’étais saisi de frayeur ! je le remerciai seulement en inclinant la tête ; et aussitôt il s’éloigna de moi, de peur d’être aperçu de ses compagnons.
Je me rappelai dans ce moment la raison qui avait obligé les Gaulois qui m’avaient fait esclave de m’empêcher de m’écarter de leur demeure : ils craignaient que je ne tombasse entre les mains des druides ; mais je n’avais pu vaincre ma fatale destinée. Ma perte maintenant me paraissait si certaine que je ne croyais pas que Jupiter même pût me délivrer de la gueule de ces tigres affamés de mon sang. Je ne me rappelais plus, ô Céphas, ce que vous m’aviez dit tant de fois, que les dieux n’abandonnent jamais l’innocence. Je ne me ressouvenais plus même qu’ils m’avaient sauvé du naufrage. Le danger présent fait oublier les délivrances passées. Quelquefois, je pensais qu’ils ne m’avaient préservé des flots que pour me livrer à une mort mille fois plus cruelle.
Cependant, j’adressais mes prières à Jupiter, et je goûtais une sorte de repos à m’abandonner à cette Providence infinie qui gouverne l’univers, lorsque les portes de ma cabane s’ouvrirent tout-à-coup, et une troupe nombreuse de prêtres entra, ayant Tor-Tir à leur tête, tenant toujours à sa main une branche de gui de chêne. Aussitôt, la jeunesse barbare qui m’entourait se réveilla, et recommença ses chansons et ses danses funèbres. Tor-Tir vint à moi, il me posa sur la tête une couronne d’if, et une poignée de farine de fèves ; ensuite, il me mit un bâillon dans la bouche, et m’ayant délié de mon poteau, il m’attacha les mains derrière le dos. Alors, tout son cortége se mit en marche au bruit de ses lugubres instruments, et deux druides, me soutenant par les bras, me conduisirent au lieu du sacrifice.
Ici Tirtée, s’apercevant que le fuseau de Cyanée lui échappait des mains, et qu’elle pâlissait, lui dit :
« Ma fille, il est temps de vous aller reposer. Songez que vous devez vous lever demain avant l’aurore, pour aller à la fête du mont Lycée, où vous devez offrir, avec vos compagnes, les dons des bergers sur les autels de Jupiter. »
Cyanée toute tremblante lui répondit :
« Mon père, j’ai tout préparé pour la fête de demain. Les couronnes de fleurs, les gâteaux de froment, les vases de lait, tout est prêt. Mais il n’est pas tard : la lune n’éclaire pas le fond du vallon ; les coqs n’ont pas encore chanté ; il n’est pas minuit. Permettez-moi, je vous en supplie, de rester jusqu’à la fin de cette histoire. Mon père, je suis auprès de vous ; je n’aurai pas peur. »
Tirtée regarda sa fille en souriant ; et s’excusant à Amasis de l’avoir interrompu, il le pria de continuer.