Nous sortîmes de la cabane, reprit Amasis, au milieu d’une nuit obscure, à la lueur enfumée des torches de sapin. Nous traversâmes d’abord un vaste champ de pierres, où l’on voyait çà et là des squelettes de chevaux et de chiens fichés sur des pieux. De là nous arrivâmes à l’entrée d’une grande caverne, creusée dans le flanc d’un rocher tout blanc[7]. Des caillots d’un sang noir, répandu aux environs, exhalaient une odeur infecte, et annonçaient que c’était le temple de Mars. Dans l’intérieur de cet affreux repaire étaient rangés, le long des murs, des têtes et des ossements humains ; et au milieu, sur une pièce de roc, s’élevait jusqu’à la voûte une statue de fer représentant le dieu Mars. Elle était si difforme, qu’elle ressemblait plutôt à un bloc de fer rouillé qu’au dieu de la guerre. On y distinguait cependant sa massue hérissée de pointes, ses gants garnis de têtes de clou, et son horrible baudrier où était figurée la mort. A ses pieds était assis le roi du pays, ayant autour de lui les principaux de l’État. Une foule immense de peuple répandue au-dedans et au-dehors de la caverne gardait un morne silence saisi de respect, de religion et d’effroi.

[7] C’est Montmartre. (Note de l’auteur.)

Tor-Tir leur adressant la parole à tous, leur dit :

« O roi, et vous, iarles, rassemblés pour la défense des Gaules, ne croyez pas triompher de vos ennemis sans le secours du dieu des batailles. Vos pertes vous ont fait voir ce qu’il en coûte de négliger son culte redoutable. Le sang donné aux dieux épargne celui que versent les mortels. Les dieux ne font naître les hommes que pour les faire mourir. Oh ! que vous êtes heureux que le choix de la victime ne soit pas tombé sur l’un d’entre vous ! Lorsque je cherchais en moi-même quelle tête parmi nous leur serait agréable, prêt à leur offrir la mienne pour le bien de la patrie, Niorder, le dieu des mers, m’apparut dans les sombres forêts de Chartres ; il était tout dégouttant de l’onde marine. Il me dit d’une voix bruyante comme celle des tempêtes : J’envoie, pour le salut des Gaules, un étranger sans parents et sans amis. Je l’ai jeté moi-même sur les rivages de l’Occident. Son sang plaira aux dieux infernaux. Ainsi parla Niorder. Niorder vous aime, ô enfants de Pluton ! »

A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables, qu’un Gaulois assis auprès du roi s’élança jusqu’à moi ; c’était Céphas.

« O Amasis ! ô mon cher Amasis ! s’écria-t-il. O cruels compatriotes ! vous allez immoler un homme venu des bords du Nil pour vous apporter les biens les plus précieux de la Grèce et de l’Égypte ? Vous commencerez donc par moi, qui lui en donnai le premier désir, et qui le touchai de pitié pour vous, si cruels envers lui. »

En disant ces mots, il me serrait dans ses bras et me baignait de ses larmes. Pour moi, je pleurais et je sanglotais, sans pouvoir lui exprimer autrement les témoignages de ma joie. Aussitôt la caverne retentit de murmures et de gémissements. Les jeunes druides pleurèrent et laissèrent tomber de leurs mains les instruments de mon sacrifice. Cependant, personne de l’assemblée n’osait encore me délivrer des mains des sacrificateurs, lorsque les femmes se jetant au milieu d’eux, m’arrachèrent mes liens, mon bâillon et ma couronne funèbre. Ainsi ce fut pour la seconde fois que je dus la vie aux femmes dans les Gaules.

Le roi me prenant dans ses bras, me dit :

« Quoi ! c’est vous, malheureux étranger, que Céphas regrettait sans cesse ! O dieux ennemis de ma patrie, ne nous envoyez-vous des bienfaiteurs que pour les immoler ! »

Alors, il s’adressa aux chefs des nations, et leur parla avec tant de force des droits de l’humanité, que d’un commun accord ils jurèrent de ne plus réduire à l’esclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur leurs côtes, de ne sacrifier à l’avenir aucun homme innocent, et de n’offrir à Mars que le sang des coupables. Tor-Tir irrité, voulut en vain s’opposer à cette loi : il se retira en menaçant le roi et tous les Gaulois de la vengeance prochaine des dieux.