Carnut ne répondit rien ; mais il resta campé avec ses guerriers sur le bord du fleuve, sans vouloir se retirer.
Bardus voyant son obstination, fut le trouver à son tour et lui proposa un autre défi.
« La valeur, lui dit-il, convient à un chef de guerre ; mais la patience est encore plus nécessaire aux rois. Puisque tu veux régner, voyons qui de nous deux portera le plus longtemps cette longue solive. »
C’était le tronc d’un chêne de trente ans. Carnut le prit sur son dos ; mais impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le chargea sur ses épaules, et le porta, sans remuer, jusqu’après le coucher du soleil, et bien avant dans la nuit.
Cependant, Carnut et ses guerriers ne s’en allaient point. Ils passèrent ainsi tout l’hiver, occupés de la chasse. Le printemps venu, ils menaçaient de détruire une ville naissante qui refusait de leur obéir ; et ils étaient d’autant plus à craindre, qu’ils manquaient alors de nourriture. Bardus ne savait comment s’en défaire, car ils étaient les plus forts. En vain il consultait les plus anciens de son peuple ; personne ne pouvait lui donner de conseils. Enfin il exposa son embarras à sa mère Lutétia, qui était fort âgée, mais qui avait un grand sens.
Lutétia lui dit :
« Mon fils, vous avez quantité d’histoires anciennes et curieuses que je vous ai apprises dès votre enfance ; vous excellez à les chanter : défiez le fils de Tendal aux chansons. »
Bardus fut trouver Carnut et lui dit :
« Fils de Tendal, il ne suffit pas à un roi de nourrir ses sujets, et d’être ferme et constant dans les travaux ; il doit savoir bannir de leurs pensées les opinions qui les rendent malheureux : car ce sont les opinions qui font agir les hommes, et qui les rendent bons ou méchants. Voyons qui de toi ou de moi régnera sur leurs esprits. Ce ne fut point par des combats qu’Hercule se fit suivre dans les Gaules, mais par des chants divins qui sortaient de sa bouche comme des chaînes d’or, enchaînaient les oreilles de ceux qui l’écoutaient, et les forçaient à le suivre. »
Carnut accepta avec joie ce troisième défi. Il chanta les combats des dieux du Nord sur les glaces ; les tempêtes de Niorder sur les mers ; les ruses de Vidar dans les airs ; les ravages de Thor sur la terre, et l’empire de Hæder dans les enfers. Il y joignit le récit de ses propres victoires ; et ses chants firent passer une grande fureur dans le cœur de ses guerriers, qui paraissaient prêts à tout détruire.