A quelque distance de ce pont, était l’habitation de Tirtée. C’était une petite maison couverte de chaume, bâtie au milieu d’une pelouse. Deux peupliers l’ombrageaient du côté du couchant. Du côté du midi, une vigne en entourait la porte et les fenêtres de ses grappes pourprées et de ses pampres déjà colorés de feu. Un vieux lierre la tapissait au nord, et couvrait de son feuillage toujours vert une partie de l’escalier qui conduisait par dehors à l’étage supérieur.


Dès que le troupeau s’approcha de la maison, il se mit à bêler, suivant sa coutume. Aussitôt, on vit descendre par l’escalier une jeune fille, qui portait sous son bras un vase à traire le lait. Sa robe était de laine blanche ; ses cheveux châtains étaient retroussés sous un chapeau d’écorce de tilleul ; elle avait les bras et les pieds nus, et pour chaussure, des soques, suivant l’usage des filles d’Arcadie. A sa taille, on l’eût prise pour une nymphe de Diane ; à son vase, pour la naïade du ruisseau ; mais à sa timidité, on voyait bien que c’était une bergère. Dès qu’elle aperçut des étrangers, elle baissa les yeux et se mit à rougir.

Tirtée lui dit :

« Cyanée, ma fille, hâtez-vous de traire vos chèvres et de nous préparer à manger, tandis que je ferai chauffer de l’eau pour laver les pieds de ces voyageurs que Jupiter nous envoie. »

En attendant, il pria ces étrangers de se reposer au pied de la vigne, sur un banc de gazon. Cyanée, s’étant mise à genoux sur la pelouse, tira le lait des chèvres qui s’étaient rassemblées autour d’elle, et quand elle eut fini, elle conduisit le troupeau dans la bergerie, qui était à un bout de la maison. Cependant, Tirtée fit chauffer de l’eau, vint laver les pieds de ses hôtes ; après quoi il les invita d’entrer.

Il faisait déjà nuit : mais une lampe suspendue au plancher, et la flamme du foyer placé, suivant l’usage des Grecs, au milieu de l’habitation, en éclairaient suffisamment l’intérieur. On y voyait accrochées aux murs, des flûtes, des panetières, des houlettes, des formes à faire des fromages ; et sur des planches attachées aux solives, des corbeilles de fruits, et des terrines pleines de lait. Au-dessus de la porte d’entrée, était une petite statue de terre de la bonne Cérès ; et sur celle de la bergerie, la figure du dieu Pan, faite d’une racine d’olivier.

Dès que les voyageurs furent introduits, Cyanée mit la table, et servit des choux verts, des pains de froment, un pot rempli de vin, un fromage à la crème, des œufs frais, et des secondes figues de l’année, blanches et violettes. Elle approcha de la table quatre siéges de bois de chêne. Elle couvrit celui de son père d’une peau de loup, qu’il avait tué lui-même à la chasse. Ensuite, étant montée à l’étage supérieur, elle en descendit avec deux toisons de brebis ; mais pendant qu’elle les étendait sur les siéges des voyageurs, elle se mit à pleurer. Son père lui dit :

« Ma chère fille, serez-vous toujours inconsolable de la perte de votre mère ? et ne pourrez-vous jamais rien toucher de tout ce qui a été à son usage, sans verser des larmes ? »