Cyanée ne répondit rien ; mais se tournant vers la muraille, elle s’essuya les yeux. Tirtée fit une prière et une libation à Jupiter hospitalier ; et faisant asseoir ses hôtes, ils se mirent tous à manger en gardant un profond silence.

Quand les mets furent desservis, Tirtée dit aux deux voyageurs :

« Mes chers hôtes, si vous fussiez descendus chez quelque autre habitant de l’Arcadie, ou si vous fussiez passés ici il y a quelques années, vous eussiez été beaucoup mieux reçus. Mais la main de Jupiter m’a frappé. J’ai eu sur le coteau voisin un jardin qui me fournissait, dans toutes les saisons, des légumes et d’excellents fruits : il est maintenant confondu dans la forêt. Ce vallon solitaire retentissait du mugissement de mes bœufs. Vous n’eussiez entendu, du matin au soir, dans ma maison, que des chants d’allégresse et des cris de joie. J’ai vu, autour de cette table, trois garçons et quatre filles. Le plus jeune de mes fils était en état de conduire un troupeau de brebis. Ma fille Cyanée habillait ses petites sœurs, et leur tenait déjà lieu de mère. Ma femme, laborieuse et encore jeune, entretenait toute l’année, autour de moi, la gaieté, la paix et l’abondance. Mais la perte de mon fils aîné a entraîné celle de presque toute ma famille. Il aimait, comme un jeune homme, à faire preuve de sa légèreté, en montant au haut des plus grands arbres. Sa mère, à qui de pareils exercices causaient une frayeur extrême, l’avait prié plusieurs fois de s’en abstenir. Je lui avais prédit qu’il lui en arriverait quelque malheur. Hélas ! les dieux m’ont puni de mes prédictions indiscrètes, en les accomplissant. Un jour d’été que mon fils était dans la forêt à garder les troupeaux avec ses frères, le plus jeune d’entre eux eut envie de manger des fruits d’un merisier sauvage. Aussitôt, l’aîné monta dans l’arbre pour en cueillir, et quand il fut au sommet, qui était très élevé, il aperçut sa mère aux environs, qui, le voyant à son tour, jeta un cri d’effroi et se trouva mal. A cette vue, la peur ou le repentir saisit mon malheureux fils ; il tomba. Sa mère, revenue à elle aux cris de ses enfants, accourut vers lui : en vain elle essaya de le ranimer dans ses bras ; l’infortuné tourna les yeux vers elle, prononça son nom et le mien, et expira. La douleur dont mon épouse fut saisie la mena en peu de jours au tombeau. La plus tendre union régnait entre mes enfants, et égalait leur affection pour leur mère. Ils moururent tous du regret de sa perte, et de celle les uns des autres. Avec combien de peine n’ai-je pas conservé celle-ci !… »

Ainsi parla Tirtée, et, malgré ses efforts, des pleurs inondèrent ses yeux. Cyanée se jeta au cou de son père, et mêlant ses larmes aux siennes, elle le pressait dans ses bras sans pouvoir parler. Tirtée lui dit :

« Cyanée, ma chère fille, mon unique consolation, cesse de t’affliger. Nous les reverrons un jour : ils sont avec les dieux. »

Il dit, et la sérénité reparut sur son visage et sur celui de sa fille. Elle versa, d’un air tranquille, du vin dans toutes les coupes ; puis, prenant un fuseau avec une quenouille chargée de laine, elle vint s’asseoir auprès de son père, et se mit à filer en le regardant et en s’appuyant sur ses genoux.

Cependant les deux voyageurs fondaient en larmes. Enfin, le plus jeune, prenant la parole, dit à Tirtée :

« Quand nous aurions été reçus dans le palais et à la table d’Agamemnon, au moment où, couvert de gloire, il reverra sa fille Iphigénie et son épouse Clytemnestre, qui soupirent depuis si longtemps après son retour, nous n’aurions pu ni voir ni entendre des choses aussi touchantes que celles dont nous sommes spectateurs. O bon berger ! il faut l’avouer, vous avez éprouvé de grands maux ; mais si Céphas que vous voyez, qui a voyagé, voulait vous entretenir de ceux qui accablent les hommes par toute la terre, vous passeriez la nuit à l’entendre et à bénir votre sort. Que d’inquiétudes vous sont inconnues au milieu de ces retraites paisibles ! Vous y vivez libre ; la nature fournit à tous vos besoins ; l’amour paternel vous rend heureux, et une religion douce vous console de toutes vos peines. »

Céphas, prenant la parole, dit à son jeune ami :

« Mon fils, racontez-nous vos propres malheurs : Tirtée vous écoutera avec plus d’intérêt qu’il ne m’écouterait moi-même. Dans l’âge viril, la vertu est souvent le fruit de la raison ; mais dans la jeunesse, elle est toujours celui du sentiment. »