Tirtée, s’adressant au jeune étranger, lui dit :
« A mon âge, on dort peu. Si vous n’êtes pas trop pressé du sommeil, j’aurai bien du plaisir a vous entendre. Je ne suis jamais sorti de mon pays ; mais j’aime et j’honore les voyageurs. Ils sont sous la protection de Mercure et de Jupiter. On apprend toujours quelque chose d’utile avec eux. Pour vous, il faut que vous ayez éprouvé de grands chagrins dans votre patrie pour avoir quitté si jeune vos parents, avec lesquels il est si doux de vivre et de mourir.
— Quoiqu’il soit difficile, lui répondit ce jeune homme, de parler toujours de soi avec sincérité, vous nous avez fait un si bon accueil, que je vous raconterai volontiers toutes mes aventures, bonnes ou mauvaises. »
Je m’appelle Amasis. Je sois né à Thèbes en Égypte, d’un père riche. Il me fit élever par les prêtres du temple d’Osiris. Ils m’enseignèrent toutes les sciences dont l’Égypte s’honore : la langue sacrée, par laquelle on communique avec les siècles passés ; et la langue grecque, qui nous sert à entretenir des relations avec les peuples de l’Europe. Mais ce qui est au-dessus des sciences et des langues, ils m’apprirent à être juste, à dire la vérité, à ne craindre que les dieux, et à préférer à tout la gloire qui s’acquiert par la vertu.
Ce dernier sentiment crût en moi avec l’âge. On ne parlait depuis longtemps en Égypte que de la guerre de Troie. Les noms d’Achille, d’Hector, et des autres héros, m’empêchaient de dormir. J’aurais acheté un seul jour de leur renommée par le sacrifice de toute ma vie. Je trouvais heureux mon compatriote Memnon, qui avait péri sous les murs de Troie, et pour lequel on construisait à Thèbes un superbe tombeau. Que dis-je ? j’aurais donné volontiers mon corps pour être changé dans la statue d’un héros, pourvu qu’on m’eût exposé sur une colonne à la vénération des peuples.
Je résolus donc de m’arracher aux délices de l’Égypte, et aux douceurs de la maison paternelle, pour acquérir une grande réputation. Toutes les fois que je me présentais devant mon père :
« Envoyez-moi au siége de Troie, lui disais-je, afin que je me fasse un nom illustre parmi les hommes. Vous avez mon frère aîné qui reste auprès de vous. Si vous vous opposez toujours à mes désirs dans la crainte de me perdre, sachez que, si j’échappe à la guerre, je n’échapperai pas au chagrin. »
En effet, je dépérissais à vue d’œil ; je fuyais toute la société, et j’étais si solitaire qu’on m’en avait donné le surnom de Monéros. Mon père voulut en vain combattre un sentiment qui était le fruit de l’éducation qu’il m’avait donnée.
Un jour il me présenta à Céphas, en m’exhortant à suivre ses conseils. Quoique je n’eusse jamais vu Céphas, une sympathie secrète m’attacha d’abord à lui. Ce respectable ami ne chercha point à combattre ma passion favorite ; mais pour l’affaiblir, il lui fit changer d’objet.
« Vous aimez la gloire, me dit-il ; c’est ce qu’il y a de plus doux dans le monde, puisque les dieux en ont fait leur partage. Mais comment comptez-vous l’acquérir au siége de Troie ? Quel parti prendrez-vous, des Grecs ou des Troyens ? la justice est pour la Grèce ; la pitié et le devoir pour Troie. Vous êtes Asiatique[1] : combattrez-vous en faveur de l’Europe contre l’Asie ? Porterez-vous les armes contre Priam, ce père et ce roi infortuné, près de succomber avec sa famille et son empire, sous le fer des Grecs ? D’un autre côté, prendrez-vous la défense du ravisseur Pâris et de la coupable Hélène, contre Ménélas son époux ? Il n’y a point de véritable gloire sans justice. Mais quand un homme libre pourrait démêler dans les querelles des rois le parti le plus juste, croyez-vous que ce serait à le suivre que consiste la plus grande gloire qu’on puisse acquérir ? Quels que soient les applaudissements que les victorieux reçoivent de leurs compatriotes, croyez-moi, le genre humain sait bien les mettre un jour à leur place. Il n’a placé qu’au rang des héros et des demi-dieux ceux qui n’ont exercé que la justice ; comme Thésée, Hercule, Pirithoüs, etc… Mais il a élevé au rang des dieux ceux qui ont été bienfaisants ; tels sont Isis, qui donna des lois aux hommes ; Osiris, qui leur apprit les arts de la navigation ; Apollon, la musique ; Mercure, le commerce ; Pan, à conduire des troupeaux ; Bacchus, à planter la vigne ; Cérès, à faire croître le blé. Je suis né dans les Gaules, continua Céphas ; c’est un pays naturellement bon et fertile, mais qui, faute de civilisation, manque de la plupart des choses nécessaires au bonheur. Allons y porter les arts et les plantes utiles de l’Égypte, une religion humaine et des lois sociales : nous en rapporterons peut-être des choses utiles à votre patrie. Il n’y a point de peuple sauvage qui n’ait quelque industrie dont un peuple policé ne puisse tirer parti, quelque tradition ancienne, quelque production rare et particulière à son climat. C’est ainsi que Jupiter, le père des hommes, a voulu lier par un commerce réciproque de bienfaits tous les peuples de la terre, pauvres ou riches, barbares ou civilisés. Si nous ne trouvons dans les Gaules rien d’utile à l’Égypte, on si nous perdons, par quelque accident, les fruits de notre voyage, il nous en restera un que ni la mort, ni les tempêtes ne sauraient nous enlever ; ce sera le plaisir d’avoir fait du bien. »