Paris, sans toute, peut offrir des consolations et des asiles aux malheureux ; mais ce spectacle d’un grand peuple, ces édifices, ces palais, ces chefs-d’œuvre des arts nous jettent bien souvent dans la mélancolie, par le sentiment de notre misère, on dans le fanatisme des plaisirs, par de dangereuses illusions. J’ai connu le monde ; croyez qu’une femme peut trouver hors de lui un moyen plus assuré d’être heureuse. Le soin de sa famille suffit pour occuper tour à tour sa prévoyance, sa mémoire, son jugement, ses goûts et toutes les facultés de son âme ; ce seul objet est capable de la remplir.

LE PÈRE.

La sagesse et l’amour s’expriment à la fois par votre bouche. Digne épouse ! tendre mère ! j’ai craint longtemps que vous n’apportassiez avec vous le souvenir du monde dans la solitude, et les regrets de la fortune dans le sein de la pauvreté. Mais votre santé, autrefois si délicate, qui se fortifie de jour en jour, me rassure. Pendant que le temps nous entraîne vers la vieillesse, votre jeunesse se renouvelle : vous remontez le fleuve de la vie.

LA MÈRE.

Les vaines images du monde sont bien loin de moi. La vie champêtre, le calme de l’âme, et plus que tous ces biens, votre tendre et constante amitié ont renouvelé mes jours. Depuis que je me suis rapprochée entièrement de la nature et de la religion, je sens mon bonheur croître chaque jour. Vous ajoutez sans cesse, ainsi que mes chers enfants, quelque chose à ma félicité.

LE PÈRE.

Je craignais seulement que ce séjour ne vous déplût l’hiver, car la nature semble morte dans cette saison. Les glaces pendent aux branches des arbres, la terre est détrempée de pluie, l’eau des ruisseaux toute jaune, l’air humide et froid, et le ciel couleur de plomb ; les nuits sont longues et agitées de tempêtes, les arbres de la forêt gémissent autour de nous, et quelquefois leurs sommets se brisent et tombent avec fracas ; la plupart des oiseaux de nos bocages s’enfuient en d’autres contrées, ceux qui restent autour de notre habitation semblent effrayés et gardent le silence.

LA MÈRE.

J’ai passé ici tous les hivers avec délices : vous m’avez appris à sentir les beautés mélancoliques de cette saison ; ce ne sont pas les plus vives, mais ce sont les plus touchantes. L’herbe humide conserve, le long des sentiers, une verdure plus éclatante que pendant l’été ; à la vérité, il y a peu de fleurs, si ce n’est quelque scabieuse tardive, ou quelque humble marguerite ; mais dans certains jours de gelée, quand les frimas de la nuit s’attachent aux arbres, leurs rameaux tout blancs semblent le matin fleuris comme au printemps. Les mousses brillent alors sur les troncs gris des arbres, ou sur les flancs bruns des roches, d’une verdure plus belle que celle des gazons. Si la plupart des oiseaux s’éloignent de nous dans cette saison rigoureuse, ceux qui restent sont plus familiers. Le pivert vole en silence sous les arbres de la forêt, et s’annonce de temps en temps par des cris éclatants ; il visite souvent les arbres de nos vergers et grimpe tout le long de leurs troncs pour les nettoyer d’insectes. La mésange inquiète parcourt leurs plus petits rameaux, et cherche à glaner quelque fruit oublié. Le rouge-gorge solitaire se perche sur nos murailles, et bien souvent sur ma fenêtre ; j’aime à entendre ses chansons mélancoliques, moins brillantes, mais aussi touchantes que celles du rossignol. Quand tout est couvert de neige, cet aimable oiseau vient se réfugier avec la perdrix jusque dans la maison, demandant à l’homme une part des biens de la terre, sur laquelle le ciel ne leur a rien laissé à recueillir. J’ai pris souvent plaisir à voir mes enfants leur jeter des morceaux de pain.

A la vérité, les soirées d’hiver sont longues ; mais mon travail et celui de mes enfants, joint à vos lectures ou à vos conversations, me les rend bien courtes et bien agréables : vous me transportez dans d’autres climats.