Pendant le temps même du sommeil, quand la lampe est éteinte, je jouis encore mieux de mon asile, et du désordre de la saison. J’aime à entendre le bruit de la pluie qui tombe à verse sur le toit, et celui des chênes et des hêtres que le vent agite au loin autour de nous ; leurs murmures sourds m’invitent au repos : le danger éloigné redouble ma sécurité. Je pense que je n’ai rien à craindre, dans une cabane bien solide, du tumulte que j’entends au loin, et que tout ce que j’ai de cher au monde, mes enfants et mon époux, sont autour de moi ; un doux et profond sommeil s’empare alors de mes sens, en bénissant le ciel de mon bonheur.
LE PÈRE.
Mais quand je suis obligé de m’absenter pendant le jour, vous devez vous ennuyer ; et peut-être avez-vous peur, étant seule avec deux enfants au milieu d’un bois.
LA MÈRE.
Ce bois appartient au roi ; l’ordre et la police y sont bien tenus. D’ailleurs la maison, comme vous me l’avez fait observer, est si forte dans sa simplicité, et si bien disposée, qu’une personne seule s’y défendrait contre une troupe de brigands. Mais que viendraient-ils chercher ici ? il n’y a ni richesses ni argent.
(Antoinette apporte la corbeille d’osier de son père, et le panier à ouvrage de sa mère ; elle les place auprès d’eux en les saluant respectueusement, ensuite elle s’en retourne à la maison. En allant et venant, elle paraît inquiète ; elle regarde de tous côtés pendant cette scène muette.)
MONDOR, toujours caché.
Je sens ma conscience qui se réveille ; je me garderai bien de nuire à ces honnêtes gens-là. Avec tout cela ils sont heureux, et les gens les plus heureux que j’aie vus de ma vie. Je veux les faire peindre tels que je les vois là : la mère tricotant des bas, et le père faisant une corbeille à l’ombre d’un saule ; la petite barrière et le sentier de verdure, au bout duquel on aperçoit une cabane couverte de chaume et de mousse. Je ne veux pas qu’on y oublie l’escalier appuyé sur un vieux cerisier fleuri, et Antoinette aux yeux bleus qui en descend, avec son chapeau d’écorce, ses cheveux blonds et son pot au lait sous le bras. Je ferai mettre ce tableau dans ma chambre à coucher ; il me donnera, dans mes insomnies, des idées de repos, d’innocence et de bonheur, que je ne trouve nulle part.
LA MÈRE.
Ce lieu est enchanté.