MONDOR, toujours caché.

Elle a raison ; c’est ma misérable cousine. Elle m’a écrit lettres sur lettres ; ma femme m’a toujours empêché de lui faire du bien. Voilà cependant une chose bien étrange ! ces bonnes gens que je voulais dépouiller font l’aumône à ma parente ; mais ce n’est pas une aumône, ils y mettent plus de délicatesse et de bienséance que je n’en ai mis souvent à faire des cadeaux. Pauvre créature ! ah ! je vais lui faire tenir des secours en secret ; je la tirerai de sa situation sans que ma femme en sache rien… Mais l’enfant de la maison approche, il vient de mon côté ; s’il m’apercevait ici, il me prendrait pour un homme qui écoute aux portes ; je suis bien embarrassé… J’avais envie de faire connaissance avec ces honnêtes gens-là, mais ils auront maintenant mauvaise opinion de moi, depuis que ma cousine s’est plainte de ma dureté… Après tout, je peux garder l’incognito avec eux : ils ne m’ont jamais vu ; et ma cousine, depuis l’enfance, aura sûrement oublié mes traits, comme j’ai oublié les siens. Allons, allons, du courage : allons. (Il s’avance vers le père de famille.)

Je vous salue, heureux voisins : je demeure ici aux environs. En faisant ce matin une promenade sur mes terres, la beauté de votre situation m’a attiré de votre côté. Ce château là-bas semble bâti exprès pour vous donner de la vue.

LE PÈRE.

Asseyez-vous, je vous prie, respectable étranger, et prenez part avec nous à ce repas frugal. (Mondor s’assied sur l’herbe auprès de sa cousine.) Ce château s’aperçoit en effet de fort loin. Il s’annonce avec beaucoup de majesté. Si celui qui en est le maître fait du bien, les malheureux doivent en bénir les combles, de tous les villages de l’horizon ; mais ce n’est pas sa vue qui nous attire ici. Nous avons, je vous assure, de plus douces perspectives, sans sortir de cette petite habitation. (Il regarde son épouse et sa fille.)

MONDOR.

Oh ! je vous crois. La fortune ne donne pas toujours ce qu’elle semble promettre, même aux yeux ; et je ne sais qui est le mieux partagé de ce côté-là, du seigneur d’un château qui a une cabane pour point de vue, ou de l’habitant d’une cabane qui a un château en perspective. La différence qui est dans leur paysage pourrait bien être encore dans leur condition.

(Henri arrive tout essoufflé. Il porte sur sa tête une grosse pierre couverte de mousse ; il la pose à terre aux pieds de sa mère, et se mettant à genoux aux pieds de son père, il lui dit :)

Mon père, donnez-moi aujourd’hui votre bénédiction.

LE PÈRE, d’un ton sérieux.