Je ne vous pardonne pas l’inquiétude que vous avez donnée ce matin à votre mère. Vous voyez l’état où vous mettez votre sœur.

HENRI, fondant en larmes.

Que je suis malheureux ! Mon père, écoutez-moi, je vous prie. Maman se plaignait, il y a quelques jours, qu’étant assise à l’ombre de ce saule, ses pieds reposaient dans l’herbe tout humide de rosée. Je me rappelai qu’en me promenant avec vous à la carrière de pierres meulières qui est à une lieue d’ici, j’avais vu des pierres couvertes de mousse. J’ai pensé que j’en pouvais trouver, dans le nombre, une qui serait propre à faire un marchepied pour reposer les pieds de maman ; j’ai rêvé pendant plusieurs nuits au moyen de l’aller chercher sans qu’on s’aperçût de mon absence, car je craignais que vous ne vous opposassiez à mon dessein. Cette nuit, je me suis réveillé au chant du coq, et j’ai trouvé la clarté de la lune si grande, que j’ai cru le moment favorable pour aller chercher ma pierre. Je comptais être de retour ici assez tôt pour que personne ne s’aperçût de mon départ.

LE PÈRE.

Mon fils, il faut se méfier de soi-même à tout âge ; mais au vôtre, vous ne devez pas faire un pas sans consulter vos parents. Si vous les aimez, votre bonheur doit être de faire leur volonté : on pèche également en restant en-deçà, ou en allant au-delà. Mais vous n’avez manqué à la prudence que par un excès de l’amour filial. Embrassez-moi, mon fils ; que le ciel vous éclaire, et qu’il vous conduise dans tout ce que vous entreprendrez ! Sans ses lumières un bon cœur est aveugle. Viens m’embrasser, et va t’asseoir auprès de ta mère.

LA MÈRE, avec émotion.

Essuie tes larmes, que je t’embrasse, mon cher fils ! que Dieu te bénisse, et ne te fasse jamais rencontrer l’imprudence et le repentir dans le chemin de la vertu ! Comment as-tu osé t’exposer pendant la nuit, tout seul, près d’une carrière, pour m’apporter une grosse pierre, généreux et imprudent enfant !…

ANTOINETTE, à Henri, en l’embrassant et en pleurant.

Que je t’embrasse donc aussi, dis, méchant !

HENRI, assis auprès de sa mère.