Chers parents, je ne vous donnerai plus d’inquiétude à l’avenir. Ah ! si vous saviez ce qui m’est arrivé, vous me gronderiez bien davantage !

LA MÈRE.

Oh ! non, non, tu ne seras plus grondé. Te voilà revenu, tu es justifié. Raconte-nous ce qui t’est arrivé.

HENRI.

Je suis descendu d’abord par la fenêtre de ma chambre, de peur de laisser en sortant la porte de la maison ouverte, et pour ne pas faire de bruit. Le chien, qui faisait sa ronde dans le verger, m’ayant aperçu, est venu me reconnaître, puis il a remué sa queue, et il m’a suivi ; j’ai passé par-dessus la barrière, il en a fait autant ; j’ai voulu le chasser, il s’est obstiné à me suivre. Quand nous avons été dans la plaine, j’ai fort bien reconnu le chemin qui mène à la carrière à travers les terres ; j’en ai suivi les ornières jusqu’à ce que j’y fusse arrivé : alors j’ai distingué à merveille les pierres qui avaient de la mousse d’avec celles qui n’en avaient pas. Je voyais même les chardons qui croissaient sur le bord tout autour, et qui, en me piquant, m’avertissaient de ne pas tant m’approcher ; je voyais aussi les grandes ombres que la clarté de la lune faisait paraître au fond du précipice. Cependant je n’apercevais rien aux environs, qu’un petit clocher dont l’ardoise luisait à travers le brouillard. Tout était fort tranquille, si ce n’est qu’on entendait les bruits des criquets, et de temps en temps les cris des hiboux qui volaient au-dessus de la carrière, au haut de laquelle ils font leurs nids. Je me suis donc mis à déterrer une grosse pierre avec mes mains et mon couteau, et pendant que je m’efforçais d’en venir à bout, Favori flairait la terre et tournait tout autour de moi, comme s’il eût voulu faire la garde.

LA MÈRE.

Dépêche-toi donc, tu m’effrayes.

HENRI.

Cette pierre était si grosse, que je n’ai jamais pu la soulever de terre. Pendant que j’en cherchais une plus petite, Favori a aboyé ; je lui ai fait signe avec la main de se taire, et il s’est tu. J’ai prêté l’oreille bien attentivement, et voilà que j’entends au loin un bruit comme celui d’un carrosse qui roule, et de plusieurs chevaux qui galopent. J’ai bientôt aperçu un équipage à six chevaux, précédé de quatre cavaliers qui allaient à toute bride à travers les champs ; ils venaient tout droit de mon côté. Quand ils ont été à la portée de ma voix, je me suis écrié de toutes mes forces : « Arrêtez ! arrêtez !… prenez garde à vous… vous allez vous précipiter dans la carrière. » A mes cris, les cavaliers et le cocher ont retenu leurs chevaux ; alors je me suis approché d’eux pour leur montrer le chemin ; mais, croirez-vous ce que je vais vous dire ? Ces cavaliers, que je distinguais fort bien à la clarté de la lune, avaient des visages comme les faces de ces démons qui portent les gouttières de notre église. Favori s’est mis à aboyer après eux, et s’est caché de peur derrière moi.

LA MÈRE.