Nous passâmes le détroit qui sépare l’Afrique de l’Europe, et nous vîmes, à droite et à gauche, les deux montagnes Calpé et Abila, qui en fortifient l’entrée. Nos matelots phéniciens ne manquèrent pas de nous faire observer que leur nation était la première de toutes celles de la terre qui avait osé pénétrer dans le vaste Océan, et côtoyer ses rivages jusque sous l’Ourse glacée. Ils mirent sa gloire fort au-dessus de celle d’Hercule, qui avait planté, disaient-ils, deux colonnes avec cette inscription : ON NE VA POINT AU-DELA, comme si le terme de ses travaux devait être celui des courses du genre humain. Céphas, qui ne négligeait aucune occasion de rappeler les hommes à la justice, et de rendre hommage à la mémoire des héros, leur disait :
« J’ai toujours ouï dire qu’il fallait respecter les anciens. Les inventeurs en chaque science sont les plus dignes de louange, parce qu’ils en ouvrent la carrière aux autres hommes. Il est peu difficile ensuite à ceux qui viennent après eux d’aller plus avant. Un enfant, monté sur les épaules d’un grand homme, voit plus loin que celui qui le porte. »
Mais Céphas leur parlait en vain : ils ne daignèrent pas rendre le moindre honneur à la mémoire du fils d’Alcmène. Pour nous, nous vénérâmes les rivages de l’Espagne, où il avait tué Géryon à trois corps ; nous couronnâmes nos têtes de branches de peuplier, et nous versâmes, en son honneur, du vin de Thasos dans les flots.
Bientôt nous découvrîmes les profondes et verdoyantes forêts qui couvrent la Gaule Celtique. C’est un fils d’Hercule, appelé Galatès, qui donna à ses habitants le surnom de Galates, ou de Gaulois. Sa mère, fille d’un roi des Celtes, était d’une grandeur prodigieuse. Elle dédaignait de prendre un mari parmi les sujets de son père ; mais quand Hercule passa dans les Gaules, après la défaite de Géryon, elle ne put refuser son cœur et sa main au vainqueur d’un tyran. Nous entrâmes ensuite dans le canal qui sépare la Gaule des Iles Britanniques, et en peu de jours nous parvînmes à l’embouchure de la Seine, dont les eaux vertes se distinguent en tout temps des flots azurés de la mer.
J’étais au comble de la joie. Nous étions près d’arriver. Nos arbres étaient frais et couverts de feuilles. Plusieurs d’entre eux, entre autres les ceps de vigne, avaient des fruits mûrs. Je pensais au bon accueil qu’allaient nous faire des peuples dénués des principaux biens de la nature, lorsqu’ils nous verraient débarquer sur leurs rivages avec les plus douces productions de l’Égypte et de la Crète. Les seuls travaux de l’agriculture suffisent pour fixer les peuples errants et vagabonds, et leur ôter le désir de soutenir, par la violence, la vie humaine que la nature entretient par tant de bienfaits. Il ne faut qu’un grain de blé, me disais-je, pour policer tous les Gaulois par les arts que l’agriculture fait naître. Cette seule graine de lin suffit pour les vêtir un jour. Ce cep de vigne est suffisant pour répandre à perpétuité la gaieté et la joie dans leurs festins. Je sentais alors combien les ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux des hommes. Ceux-ci dépérissent dès qu’ils commencent à paraître ; les autres, au contraire, portent en eux l’esprit de vie qui les propage. Le temps, qui détruit les monuments des arts, ne fait que multiplier ceux de la nature. Je voyais dans une seule semence plus de vrais biens renfermés qu’il n’y en a en Égypte dans les trésors des rois.
Je me livrais à ces divines et humaines spéculations ; et, dans les transports de ma joie, j’embrassais Céphas, qui m’avait donné une si juste idée des biens des peuples et de la véritable gloire. Cependant, mon ami remarqua que le pilote se préparait à remonter la Seine, à l’embouchure de laquelle nous étions alors. La nuit s’approchait ; le vent soufflait de l’occident, et l’horizon était chargé. Céphas dit au pilote :
« Je vous conseille de ne point entrer dans le fleuve ; mais plutôt de jeter l’ancre dans ce port aimé d’Amphitrite que vous voyez sur la gauche. Voici ce que j’ai ouï raconter à ce sujet à nos anciens :
» La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Héva, qui devait veiller près d’elle, de peur qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille Proserpine l’avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu’elle fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de la mer qui quelquefois lui mouillaient la plante des pieds, et quelquefois l’atteignaient jusqu’aux genoux, Héva sa compagne aperçut sous les ondes les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il parcourait les rivages de l’Océan, examinant, avec son trident, si leurs fondements n’avaient point été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand cri, et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua Bacchus son père et Cérès sa maîtresse. L’un et l’autre l’exaucèrent : dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude ; elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Neptune, malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l’est encore en Sicile de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour, il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune.
» Héva mourut du regret de la perte de sa maîtresse. Mais les Néréides, pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires, qu’on aperçoit de fort loin. Par un art céleste, elles y enfermèrent même un écho, afin qu’Héva, après sa mort, prévînt par l’ouïe, et par la vue les marins des dangers de la terre, comme, pendant sa vie, elle avait averti la nymphe de Cérès des dangers de la mer. Vous voyez d’ici son tombeau. C’est cette montagne escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires. Elle porte toujours le nom de Héva[5]. Vous voyez, à ces amas de cailloux dont sa base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger les fondements ; et vous pouvez entendre d’ici les mugissements de la montagne qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Pour Amphitrite, touchée du malheur de la Seine, elle pria les Néréides de creuser cette petite baie que vous voyez sur votre gauche, à l’embouchure du fleuve ; et elle voulut qu’elle fût en tout temps un havre assuré contre les fureurs de son époux. Entrez-y donc maintenant, si vous m’en croyez, pendant qu’il fait jour. Je puis vous certifier que j’ai vu souvent le dieu des mers poursuivre la Seine bien avant dans les campagnes, et renverser tout ce qui se rencontrait sur son passage. Gardez-vous donc de vous trouver sur le chemin de ce dieu.
[5] Il y a en effet, à l’embouchure de la Seine, sur la rive gauche, une montagne formée de couches de pierres noires et blanches, qui s’appelle la Hève.