(Note de l’auteur.)

— Il faut, répondit le pilote à Céphas, que vous me preniez pour un homme bien stupide, de me faire de pareils contes à mon âge. Il y a quarante ans que je navigue. J’ai mouillé de nuit et de jour dans la Tamise, pleine d’écueils, et dans le Tage, qui est si rapide ; j’ai vu les cataractes du Nil, qui font un bruit affreux ; et jamais je n’ai vu ni ouï rien de semblable à ce que vous venez de me raconter. Je ne serai pas assez fou de m’arrêter ici à l’ancre, tandis que le vent est favorable pour remonter le fleuve. Je passerai la nuit dans son canal, et j’y dormirai bien profondément. »

Il dit, et de concert avec les matelots, il fit une huée, comme les hommes présomptueux et ignorants ont coutume de faire, quand on leur donne des avis dont ils ne comprennent pas le sens.

Céphas alors s’approcha de moi, et me demanda si je savais nager. « Non, lui répondis-je. J’ai appris en Égypte tout ce qui pouvait me faire honneur parmi les hommes, et presque rien de ce qui pouvait m’être utile à moi-même. » Il me dit :

« Ne nous quittons pas : tenons-nous près de ce banc de rameurs, et mettons toute notre confiance dans les dieux. »

Cependant, le vaisseau poussé par le vent, et sans doute aussi par la vengeance d’Hercule, entra dans le fleuve à pleines voiles. Nous évitâmes d’abord trois bancs de sable, qui sont à son embouchure ; ensuite, nous étant engagés dans son canal, nous ne vîmes plus autour de nous qu’une vaste forêt, qui s’étendait jusque sur ses rivages. Nous n’apercevions dans ce pays d’autres marques d’habitation que quelques fumées qui s’élevaient çà et là au-dessus des arbres. Nous voguâmes ainsi jusqu’à ce que, la nuit nous empêchant de rien distinguer, le pilote laissa tomber l’ancre.

Le vaisseau, chassé d’un côté par un vent frais, et de l’autre par le cours du fleuve, vint en travers dans le canal. Mais, malgré cette position dangereuse, nos matelots se mirent à boire et à se réjouir, se croyant à l’abri de tout danger parce qu’ils se voyaient entourés de la terre de toutes parts. Ils furent ensuite se coucher, sans qu’il en restât un seul pour la manœuvre.

Nous étions restés sur le pont, Céphas et moi, assis sur un banc de rameurs. Nous bannissions le sommeil de nos yeux, en nous entretenant du spectacle majestueux des astres qui roulaient sur nos têtes. Déjà la constellation de l’Ourse était au milieu de son cours, lorsque nous entendîmes au loin un bruit sourd, mugissant, semblable à celui d’une cataracte. Je me levai imprudemment, pour voir ce que ce pouvait être. J’aperçus, à la blancheur de son écume, une montagne d’eau[6] qui venait à nous du côté de la mer, en se roulant sur elle-même. Elle occupait toute la largeur du fleuve, et surmontant ses rivages à droite et à gauche, elle se brisait avec un fracas horrible parmi les troncs des arbres de la forêt. Dans l’instant, elle fut sur notre vaisseau, et le rencontrant en travers, elle le coucha sur le côté : ce mouvement me fit tomber dans l’eau. Un moment après, une seconde vague, encore plus élevée que la première, fit tourner le vaisseau tout-à-fait. Je me souviens qu’alors j’entendis sortir une multitude de cris sourds et étouffés de cette carène renversée ; mais, voulant appeler moi-même mon ami à mon secours, ma bouche se remplit d’eau salée, mes oreilles bourdonnèrent, je me sentis emporté avec une extrême rapidité, et bientôt après je perdis toute connaissance.

[6] Cette montagne d’eau se produit par les marées qui entrent de la mer dans la Seine et la font refluer contre son cours. On l’entend venir de fort loin, surtout la nuit. On l’appelle la barre, parce qu’elle barre tout le cours de la Seine. Cette barre est ordinairement suivie d’une seconde barre encore plus élevée, qui la suit à cent toises de distance. Elles courent beaucoup plus vite qu’un cheval au galop.

(Note de l’auteur.)