Indépendamment des esclaves et des Hottentots, les Hollandais attachent encore à leur service des engagés. Ce sont des Européens auxquels la Compagnie fait des avances, et que les habitans prennent chez eux, en rendant à l'administration ce qu'elle a déboursé.
Ils sont, pour l'ordinaire, économes sur les habitations. On est assez content d'eux les premières années ; mais l'abondance où ils vivent les rend paresseux.
On ne donne point à jouer au Cap ; on n'y fait point de visites. Les femmes veillent sur leurs domestiques et sur leur maison, dont les meubles sont d'une propreté extrême. Le mari s'occupe des affaires du dehors. Le soir, toute la famille réunie se promène et respire le frais, lorsque la brise est tombée. Chaque jour ramène les mêmes plaisirs et les mêmes affaires.
L'union la plus tendre règne entre les parens. Le frère de mon hôtesse était un paysan du Cap, venu de soixante-dix lieues de là. Cet homme ne disait mot, et était presque toujours assis à fumer sa pipe. Il avait avec lui un fils, âgé de dix ans, qui se tenait constamment auprès de lui. Le père mettait la main contre sa joue et le caressait sans lui parler ; l'enfant, aussi silencieux que le père, serrait ses grosses mains dans les siennes, en le regardant avec des yeux pleins de la tendresse filiale. Ce petit garçon était vêtu comme on l'est à la campagne. Il avait dans la maison un parent de son âge habillé proprement ; ces deux enfans allaient se promener ensemble avec la plus grande intimité. Le bourgeois ne méprisait pas le paysan, c'était son cousin.
J'ai vu mademoiselle Berg, âgée de seize ans, diriger seule une maison très-considérable. Elle recevait les étrangers, veillait sur les domestiques, et maintenait l'ordre dans une famille nombreuse, d'un air toujours satisfait. Sa jeunesse, sa beauté, ses grâces, son caractère, réunissaient en sa faveur tous les suffrages ; cependant, je n'ai jamais remarqué qu'elle y fît attention. Je lui disais un jour qu'elle avait beaucoup d'amis : j'en ai un grand, me dit-elle, c'est mon père.
Le plaisir de ce conseiller était de s'asseoir, au retour de ses affaires, au milieu de ses enfans. Ils se jetaient à son cou, les plus petits lui embrassaient les genoux ; ils le prenaient pour juge de leurs querelles ou de leurs plaisirs, tandis que la fille aînée excusant les uns, approuvant les autres, souriant à tous, redoublait la joie de ce cœur paternel. Il me semblait voir l'Antiope d'Idoménée.
Ce peuple, content du bonheur domestique que donne la vertu, ne l'a pas encore mis dans des romans et sur le théâtre. Il n'y a pas de spectacles au Cap, et on ne les désire pas : chacun en voit dans sa maison de fort touchans. Des domestiques heureux, des enfans bien élevés, des femmes fidèles : voilà des plaisirs que la fiction ne donne pas. Ces objets ne fournissent guère à la conversation ; aussi on y parle peu. Ce sont des gens mélancoliques qui aiment mieux sentir que raisonner. Peut-être aussi, faute d'événemens, n'a-t-on rien à dire ; mais qu'importe que l'esprit soit vide, si le cœur est plein, et si les douces émotions de la nature peuvent l'agiter, sans être excitées par l'artifice, ou contraintes par de fausses bienséances?
Lorsque les filles du Cap deviennent sensibles, elles l'avouent naïvement. Elles disent que l'amour est un sentiment naturel, une passion douce qui doit faire le charme de leur vie, et les dédommager du danger d'être mères : mais elles veulent choisir l'objet qu'elles doivent toujours aimer. Elles respecteront, disent-elles, étant femmes, les liens qu'elles se sont préparés étant filles.
Elles ne font point un mystère de l'amour ; elles l'expriment comme elles le sentent. Êtes-vous aimé? vous êtes accepté, distingué, fêté, chéri publiquement. J'ai vu mademoiselle Nedling pleurer le départ de son amant ; je l'ai vue préparer, en soupirant, les présens qui devaient être les gages de sa tendresse. Elle n'en cherchait pas de témoins, mais elle ne les fuyait pas.
Cette bonne foi est ordinairement suivie d'un mariage heureux. Les garçons portent la même franchise dans leurs procédés. Ils reviennent d'Europe pour remplir leurs promesses ; ils reparaissent avec le mérite du danger, et d'un sentiment qui a triomphé de l'absence : l'estime se joint à l'amour, et nourrit, toute la vie, dans ces âmes constantes, le désir de plaire, qu'ailleurs on porte chez ses voisins.