Je fis part de ma résolution à M. Berg et à M. de Tolback : ils me réitérèrent l'un et l'autre l'offre de leur bourse. Un soir, soupant chez le gouverneur, on parla du vin de Constance. M. de Tolback me demanda si je n'en emporterais pas en Europe. Je lui répondis naturellement que le désordre arrivé dans mon économie ne me permettait pas de faire cette emplette, à laquelle j'avais destiné une somme pour en faire présent à une personne à qui j'étais fort attaché. Il me dit qu'il voulait me tirer de cet embarras en me donnant une alverame de vin rouge ou blanc, ou toutes les deux à la fois si cela me faisait plaisir. Je lui répondis qu'une seule suffisait, et que je la présenterais de sa part à celui auquel je la destinais. « Non, dit-il, c'est vous à qui je la donne, afin que vous vous souveniez de moi. Je ne vous demande, pour toute reconnaissance, que de m'écrire à votre arrivée. » Il me l'envoya le lendemain. M. Berg, de son côté, à qui j'avais beaucoup parlé des honnêtetés que j'avais reçues de monsieur et de mademoiselle de Crémon, me dit qu'il se chargeait de ma reconnaissance, et qu'il leur enverrait de ma part vingt-quatre bouteilles de vin de Constance.
Dans une situation où je manquais de tout, je trouvais mon sort heureux d'avoir rencontré parmi des étrangers, des hommes si obligeans.
J'arrêtai avec le capitaine de la Digue mon passage en France, à raison de six cents livres. Il devait partir quelques jours après. J'usai, avec beaucoup de circonspection, du crédit de M. Berg. Je me fis faire un habit uni et un peu de linge. C'était-là tout l'équipage d'un officier qui revenait des Indes orientales. Non seulement j'avais perdu tous mes effets, mais je me trouvais endetté de plus de quatorze cents livres.
A peine j'avais fait mes arrangemens, que le vaisseau l'Africain vint mouiller au Cap ; il venait y chercher des vivres ; il était parti de l'Ile-de-France vers la mi-janvier. Il nous apportait des nouvelles de l'Indien : voici ce que nous en apprîmes.
Ce malheureux vaisseau avait perdu tous ses mâts dans la tempête ; et après avoir tenu la mer plus d'un mois, il était enfin retourné à l'Ile-de-France, en si mauvais état, qu'on l'avait désarmé. Il avait reçu des coups de mer par ses hauts, qui avaient mouillé une partie de sa cargaison, et inondé la sainte-barbe au point que les malles des passagers y flottaient. Un honnête homme, appelé M. de Moncherat, m'écrivait qu'il s'était chargé de visiter les miennes à leur arrivée, et qu'à l'exception de ce qui était dans ma chambre, il y avait eu peu de dommage.
On nous raconta un événement bien étrange arrivé sur l'Indien. Entre les mauvais sujets qui viennent à l'Ile-de-France, on y avait fait passer un homme de bonne maison, appelé M. de ****. Il avait assassiné, en France, son beau-frère. Dans la traversée, il eut une querelle avec le subrécargue de son vaisseau. En arrivant à terre, en plein jour, sur la place publique, sans autre formalité, il le perça de son épée, et lui en rompit la lame dans le corps. Il s'enfuit dans les bois, d'où on le ramena en prison. Son procès fut fait, et il allait être condamné au supplice lorsqu'on fit, la nuit, un trou au mur de sa prison, par où il s'évada.
Cet événement était arrivé deux mois avant mon départ.
Pendant la tempête qu'essuya l'Indien, le mât de misaine rompit, et tomba à la mer. On se hâtait d'en couper les cordages, lorsqu'on vit au milieu des lames, un matelot accroché à la hune de ce mât flottant. Il criait : Sauvez-moi, sauvez-moi, je suis ****. En effet, c'était ce misérable. Au retour de l'Indien à l'Ile-de-France, on le fit encore évader. M. de Tolback disait à ce sujet : « Qui doit être pendu ne peut pas se noyer. »
On n'avait reçu aucune nouvelle de l'Amitié, qui avait probablement péri.
Ce fut pour moi un grand bonheur de recevoir mes effets à la veille de mon départ, et de n'être plus sur l'Indien, qui probablement resterait long-temps à l'Ile-de-France.