La Digue différa son départ jusqu'au 2 mars. Je payai toute ma dépense avec mes lettres de change sur le trésor des colonies, à six mois de vue, et j'y perdis vingt-deux pour cent d'escompte.
Je pris congé du gouverneur, et de M. Berg, qui me donna beaucoup de curiosités naturelles. Je lui avais fait part de quelques-unes des miennes. Mademoiselle Berg me donna trois perruches à tête grise, grosses comme des moineaux ; elles venaient de Madagascar. Mon hôtesse me fit une provision de fruits, et me souhaita, en pleurant, ainsi que sa famille, un heureux voyage.
Je quittai à regret de si bonnes gens, et ces jardins d'arbres fruitiers d'Europe, que je laissais au mois de mars, chargés de fruits. J'avais cependant un grand plaisir à imaginer que j'allais les retrouver couverts de fleurs en Europe, et que dans un an j'aurais eu deux étés sans hiver ; mais, ce qui vaut encore mieux que les beaux pays et les douces saisons, j'allais revoir ma patrie et mes amis.
LETTRE XXV.
DÉPART DU CAP ; DESCRIPTION DE L'ASCENSION.
Le 2 mars, à deux heures après midi, nous appareillâmes avec six vaisseaux de la flotte de Batavia. Les six autres étaient partis il y avait quinze jours. Nous sortîmes par la deuxième ouverture de la baie, laissant l'île Roben à gauche. Nous dépassâmes bien vite les navires hollandais. Ils vont de compagnie jusqu'à la hauteur des Açores, où deux vaisseaux de guerre de leur nation les attendent pour les convoyer jusqu'en Hollande.
Les marins regardent le Cap comme le tiers du chemin de l'Ile-de-France en Europe ; ils comptent un autre tiers, du Cap au passage de la Ligne inclusivement ; le troisième est pour le reste de la route.
Huit jours après notre départ, pendant que nous étions sur le pont, après dîner, dans une parfaite sécurité, on vit sortir une grande flamme de la cheminée de la cuisine ; elle s'élevait jusqu'à la hauteur de l'écoute de misaine. Tout le monde courut sur l'avant. Ce ne fut qu'une terreur panique : un cuisinier maladroit avait répandu des graisses dans le foyer de sa cuisine. On conta à ce sujet que le feu ayant pris à la misaine du vaisseau le **, toute la voilure de l'avant fut enflammée dans un instant. Les officiers et l'équipage avaient perdu la tête, et vinrent en tumulte avertir le capitaine. Il sortit de sa chambre, et leur dit froidement : Mes amis, ce n'est rien ; il n'y a qu'à arriver. En effet, la flamme poussée en avant par le vent arrière, s'amortit dès qu'il n'y eut plus de toile. Cet homme de sang-froid s'appelait M. de Surville. C'était un capitaine de la Compagnie, du plus grand mérite.
Nous eûmes constamment le vent du sud-est, et une belle mer jusqu'à l'Ascension. Le 20 mars nous étions par sa latitude, qui est de huit degrés sud ; mais nous avions trop pris de l'est. Nous fûmes obligés de courir en longitude, notre intention étant d'y mouiller pour y pêcher de la tortue.
Le 22 au matin, nous en eûmes la vue. On aperçoit cette île de dix lieues, quoiqu'elle n'ait guère qu'une lieue et demie de diamètre. On y distingue un morne pointu, appelé la Montagne verte. Le reste de l'île est formé de collines noires et rousses, et les parties des rochers, voisines de la mer, étaient toutes blanches de la fiente des oiseaux.
En approchant, le paysage devient bien plus affreux. Nous longeâmes la côte pour arriver au mouillage, qui est dans le nord-ouest. Nous aperçûmes au pied de ces mornes noirs, comme les ruines d'une ville immense. Ce sont des rochers fondus, qui ont coulé d'un ancien volcan ; ils se sont répandus dans la plaine et jusqu'à la mer, sous des formes très-bizarres. Tout le rivage, dans cette partie, en est formé. Ce sont des pyramides, des grottes, des demi-voûtes, des culs-de-lampe ; les flots se brisent contre ces anfractuosités : tantôt ils les couvrent et forment, en retombant, des nappes d'écume ; tantôt, trouvant des plateaux élevés, percés de trous, ils les frappent en dessous, et jaillissent au-dessus en longs jets d'eau ou en aigrettes. Ces rivages, noirs et blancs, étaient couverts d'oiseaux marins. Quantité de frégates nous entourèrent et volaient dans nos manœuvres, où on les prenait à la main.